La vraie bonté exige des conceptions étendues, une âme grande et des passions réprimées. Si la bonté est le premier mérite de l'homme, si les perfections morales sont essentielles au bonheur; c'est parmi ceux qui ont beaucoup souffert dans les premières années de la vie du cœur, que l'on trouvera les hommes les mieux organisés pour eux-mêmes et pour l'intérêt de tous; les hommes les plus justes, les plus sensés, les moins éloignés du bonheur et le plus invariablement attachés à la vertu.

Qu'importe à l'ordre social qu'un vieillard ait renoncé aux objets des passions, et qu'un homme faible n'ait pas le projet de nuire? De bonnes gens ne sont pas des hommes bons; ceux qui ne font bien que par faiblesse, pourront faire beaucoup de mal dans des circonstances différentes. Susceptible de défiance, d'animosité, de superstitions, et surtout d'entêtement, l'instrument aveugle de plusieurs choses louables où le portait son penchant, sera le vil jouet d'une idée folle qui dérangera sa tête, d'une manie qui gâtera son cœur, ou de quelque projet funeste auquel un fourbe saura l'employer.

Mais l'homme de bien est invariable: il n'a les passions d'aucune coterie, ni les habitudes d'aucun état; on ne l'emploie pas: il ne peut avoir ni animosité, ni ostentation, ni manies: il n'est étonné ni du bien, parce qu'il l'eût fait également, ni du mal, parce qu'il est dans la nature: il s'indigne contre le crime, et ne hait pas le coupable; il méprise la bassesse de l'âme, mais il ne s'irrite pas contre un vers à cause que le malheureux n'a point d'ailes.

Il n'est pas l'ennemi du superstitieux, car il n'a pas de superstitions contraires: il cherche l'origine souvent, très-sage[27] de tant d'opinions devenues insensées, et il rit de ce qu'on a ainsi pris le change. Il a des vertus, non par fanatisme, mais parce qu'il cherche l'ordre: il fait le bien pour diminuer l'inutilité de sa vie: il préfère les jouissances des autres aux siennes, car les autres peuvent jouir, et lui ne le peut guère: il aime seulement à se réserver ce qui procure les moyens d'être bon à quelque chose, et aussi de vivre sans trouble, car il faut du calme à qui n'attend pas de plaisirs. Il n'est point défiant; mais comme il n'est pas séduit, il pense quelquefois à contenir la facilité de son cœur: il sait s'amuser à être un peu victime, mais il n'entend pas qu'on le prenne pour dupe. Il peut avoir à souffrir de quelques fripons: il n'est pas leur jouet. Il laissera parfois à certains hommes à qui il est utile, le petit plaisir de se donner en cachette les airs de le protéger. Il n'est pas content de ce qu'il fait, parce qu'il sent qu'on pourrait faire beaucoup plus: il l'est seulement un peu de ses intentions, sans être plus fier de cette organisation intérieure qu'il ne le serait d'avoir reçu un nez d'une belle forme. Il consumera ainsi ses heures en se traînant vers le mieux; quelquefois d'un pas énergique quoiqu'embarrassé; plus souvent avec incertitude, avec un peu de faiblesse, avec le sourire du découragement.

Quand il est nécessaire d'opposer le mérite de l'homme à quelques autres mérites feints ou inutiles, par lesquels on prétend tout confondre et tout avilir; il dit que le premier mérite est l'imperturbable droiture de l'homme de bien, puisque c'est le plus certainement utile; on lui répond qu'il est orgueilleux, et il rit. Il souffre les peines, il pardonne les torts domestiques: on lui dit, que ne faites-vous de plus grandes choses? il rit. Ces grandes choses lui sont confiées; il est accusé par les amis d'un traître, et condamné par celui qu'on trahit: il sourit, et s'en va. Les siens lui disent que c'est une injustice inouïe; et il rit davantage.

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SECOND FRAGMENT.

Sixième année.