J'ai des moments où je désespérerais de contenir l'inquiétude qui m'agite: tout m'entraîne alors et m'enlève avec une force immodérée; et de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l'abîme qu'elle a creusé.

Si j'étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables; mais j'écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j'éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m'ouvrirais-je ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d'une manie sombre, d'une sensibilité si vaine? C'est mon seul plaisir de vous conter ce que je ne puis dire qu'à vous, ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce que d'autres ne voudraient pas entendre. Que m'importe le contenu de mes lettres? plus elles sont longues et plus j'y mets de temps, plus elles valent pour moi: et si je ne me trompe, l'épaisseur du paquet ne vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi ne s'écrirait-on pas pendant deux?

Je ne veux point vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de plaisir même à ceux gué vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me dire dans l'intimité: mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre, je n'ai rien à dire, et j'en suis d'autant plus long. Tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je l'écris si l'occasion se présente: mais tout ce que je pense, tout ce que je sens, je vous l'écris nécessairement; c'est un besoin pour moi. Quand je cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s'éteint, que je suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à manger, dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux!

Je voudrais avoir un métier; il animerait mes bras, et endormirait ma tête. Un talent ne vaudrait pas cela: cependant si je savais peindre, je crois que je serais moins inquiet. J'ai été longtemps dans la stupeur; je regrette de m'être éveillé. J'étais dans un abattement plus tranquille que l'abattement actuel.

De tous les moments rapides et incertains où j'ai cru dans ma simplicité qu'on était sur la terre pour y vivre, aucun ne s'est embelli d'une erreur aussi durable, aucun ne m'a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d'oubli et d'espérance, où vers l'équinoxe de Mars, devant les rochers, près du torrent, entre la jacinthe heureuse et la simple violette, j'allai m'imaginer qu'il me serait donné d'aimer.

Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans espérance, j'aurais pu végéter ennuyé mais tranquille: je pressentais l'énergie humaine, mais dans ma vie ténébreuse, je supportais mon sommeil. Quelle force sinistre m'a ouvert le monde pour m'ôter les consolations du néant?

Entraîné dans une activité expansive; avide de tout aimer, de tout soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir changer tant de choses funestes, et cette conviction qu'elles ne seront point changées; je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de la perfide séduction de ses plaisirs, l'œil toujours arrêté sur l'immense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères de la terre égarée.

Et moi! voici ma vingt-septième année: les beaux jours sont passés, je ne les ai pas même vus. Malheureux, dans l'âge du bonheur, qu'attendrai-je des autres âges? J'ai passé dans le vide et les ennuis la saison heureuse de la confiance et de l'espoir. Partout comprimé, souffrant, le cœur vide et navré, j'ai atteint, jeune encore, les regrets de la vieillesse. Dans l'habitude de voir toutes les fleurs de la vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards que tout a fui: mais plus malheureux qu'eux, j'ai tout perdu longtemps avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce silence de mort.

Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des lieux qu'on, ne reverra pas, des hommes qui ont changé! Sentiment de la vie perdue!

Quels lieux furent jamais pour moi ce qu'ils sont pour les autres hommes? quels temps furent tolérables, et sous quel ciel ai-je trouvé le repos du cœur? J'ai vu le remuement des villes, et le vide des campagnes, et l'austérité des monts; j'ai vu la grossièreté de l'ignorance, et le tourment des arts; j'ai vu les vertus inutiles, les succès indifférents et tous les biens perdus dans tous les maux; l'homme et le sort, toujours inégaux, se trompant sans cesse, et dans la lutte effrénée de toutes les passions, l'odieux vainqueur recevoir pour prix de son triomphe le plus pesant chaînon des maux qu'il a su faire.