J'ai relu, j'ai pesé vos objections, ou si vous voulez, vos reproches: c'est ici une question sérieuse; je vais y répondre à-peu-près. Si les heures que l'on passe à discuter sont ordinairement perdues, celles qu'on passe à s'écrire ne le sont point.
Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire: je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.
J'observe d'abord que je ne prétends point décider; que j'aimerais même à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d'affirmer. Sans doute c'est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on désirerait la réalité, mais j'ignore comment on peut échapper à ce malheur[35] quand on y est tombé.
La mort, dites-vous, n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie le hic jacet. L'homme de bien, l'homme de génie n'est pas là sous ce marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens hic jacet sera faux sur la tombe d'un chien: son instinct fidèle et industrieux n'est plus là. Où est-il? Il n'est plus.
Vous me demandez ce, qu'est devenu le mouvement, l'esprit, l'âme de ce corps qui vient de pourrir: la réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s'éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s'il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s'il a brûlé vos pantoufles.
Ainsi l'harmonie de la lyre que l'Ephore vient de faire briser, passera de pipeaux en sifflets, jusqu'à ce qu'elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien ne peut être anéanti. Non: un être, un corpuscule n'est pas anéanti; mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que l'âme de l'homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si l'idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute; mais ce que j'y vois de beau, ce que j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même l'espérance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce qu'il faut au bonheur, puissant pour faire le bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun mal; ce songe flattera sans doute mon imagination, j'en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.
En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S'il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite: à la vérité, je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes; mais ne les avertissez point, car c'est, pour les consoler; ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent et souffrent dans une même incertitude, quelques cent millions d'immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou imbéciles, trompés ou atroces, nul n'a encore prouvé que ce fût un devoir de dire ce qu'on croit consolant, et de taire ce que l'on croit vrai.
Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse l'heure suivante, le jour suivant, l'année suivante. Il nous faut à la fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre; nous vivrons donc un jour; conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation pour le malheureux; cela même est une raison de plus pour que la vérité m'en soit suspecte. C'est un assez beau rêve qui dure jusqu'à ce qu'on s'endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l'a! Mais convenons que la raison qui le rend si universel n'est pas difficile à trouver.
Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand on peut: mais il ne l'est pas moins que le grand Paschal a dit une puérilité quand il a dit: Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est décisif, s'il s'agit de la conduite, il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la volonté?
L'homme de bien ne peut que désirer l'immortalité. On a osé dire d'après cela: le méchant seul n'y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle, plusieurs des plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l'intolérance serait atroce, s'il n'était pas imbécile.