Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens: et cependant, malgré les lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez, vous fomentez, vous perpétuez une extrême inégalité entre les lumières et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature; mais vous l'avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez au contraire travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n'avez ni le temps, ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La masse des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même; tous vos maux viennent de-là: ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une existence d'homme.

Que conclure, à la fin, de tous mes longs propos? C'est que l'homme étant peu de chose dans la nature, et étant tout pour lui-même, il devrait bien s'occuper un peu moins des lois du monde, et un peu plus des siennes; laisser peut-être celles des hautes-sciences qui sont sublimes, et qui n'ont pas séché une seule larme dans les hameaux et au quatrième étage; laisser peut-être certains arts admirables et inutiles; laisser des passions héroïques et funestes; tâcher, s'il se peut, d'avoir des institutions qui arrêtent l'homme et qui cessent de l'abrutir, d'avoir moins de science et moins d'ignorance; et convenir enfin que si l'homme n'est pas un ressort aveugle qu'il faille abandonner aux forces de la fatalité, que si ses mouvements ont quelque chose de spontané, la morale est la seule science de l'homme livré à la providence de l'homme.

Vous laissez aller sa veuve dans un couvent: vous faites très-bien, je crois. C'est-là qu'elle eût dû vivre: elle était née pour le cloître, mais je soutiens qu'elle n'y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n'est donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant chez vous, vous étaleriez une générosité inutile; elle n'en serait pas plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des apparences, et ne considère dans le bien à faire, que la somme plus ou moins grande du bien qui doit en résulter.

LETTRE XLVI.

Lyon, 2 août, VI.

Quand le jour commence, je suis abattu; je me sens triste et inquiet; je ne puis m'attacher à rien; je ne vois pas comment je remplirai tant d'heures. Quand il est dans sa force, il m'accable; je me retire dans l'obscurité, je tâche de m'occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu'il n'a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s'adoucit, et que je sens autour de moi ce charme d'une soirée heureuse qui m'est devenu si étranger, je m'afflige, je m'abandonne; dans ma vie commode, je suis fatigué de plus d'amertumes que l'homme pressé par le malheur. On m'a dit: vous êtes tranquille maintenant.

Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l'âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos! Toujours attendre, et ne rien espérer; toujours de l'inquiétude sans désirs, et de l'agitation sans objet; des heures constamment nulles; des conversations où l'on parle pour placer des mots, où l'on évite de dire des choses; des repas où l'on mange par excès d'ennui; de froides parties de campagne dont on n'a jamais désiré que la fin; des amis sans intimité; des plaisirs pour l'apparence; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous; et pas un sentiment de joie dans deux années! Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l'âme malheureuse, et n'échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d'amertumes, de contrainte, et d'ennuis inquiets: c'est la lente agonie du cœur; ce n'est pas ainsi que l'homme devait vivre.

3 août.

S'il vit ainsi, me direz-vous, c'est donc ainsi qu'il devait vivre: ce qui existe est selon l'ordre; où seraient les causes, si elles n'étaient pas dans la nature? Il faudra que j'en convienne avec vous: mais cet ordre de choses n'est que momentané; il n'est point selon l'ordre essentiel, à moins que tout ne soit déterminé irrésistiblement. Si tout est nécessaire, il l'est que j'agisse comme s'il n'y avait point de nécessité: ce que nous disons est vain; il n'y a point de sentiment préférable au sentiment contraire, point d'erreur, point d'utilité. Mais s'il en est autrement, avouons nos écarts; examinons où nous en sommes; cherchons comment on pourrait réparer tant de pertes. La résignation est souvent bonne aux individus; elle ne peut être que fatale à l'espèce. C'est ainsi que va le monde, est le mot d'un bourgeois quand on le dit des misères publiques; ce n'est celui du sage que dans les cas particuliers.

Dira-t-on qu'il ne faut pas s'arrêter du beau imaginaire, au bonheur absolu; mais aux détails d'une utilité directe dans l'ordre actuel: et que la perfection n'étant pas accessible à l'homme, et surtout aux hommes, il est à-la-fois inutile et romanesque de les en entretenir. Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le moins. Dans mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir quel serait le mieux possible, non pas précisément dans l'espoir de l'atteindre, mais afin de nous en approcher davantage que si nous envisagions seulement pour terme de nos efforts, ce qu'ils pourront en effet produire. Je cherche des données qui m'indiquent les besoins de l'homme; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve dans mes sensations un exemple limité, mais sûr; et en observant le seul homme que je puisse bien sentir, je m'attache à découvrir quel pourrait être l'homme en général.