Si nous y sommes trompés, c'est peut-être par notre seul empressement. Nos désirs cherchent toujours à anticiper sur l'ordre des événements, et leur impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.
On dirait aussi qu'une volonté inconnue, qu'une intelligence d'une nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens lui servent à nous séduire, que les sciences occultes, que les résultats extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes imperceptibles, sont l'ouvrage de cette industrie cachée; qu'elle précipite ainsi ce que nous croyons conduire; qu'elle nous égare, afin de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force invisible, et de l'impuissance où l'ordre même se trouve de produire la perfection, calculez toutes les forces bien connues, et vous verrez qu'elles n'ont pas leur résultat direct. Faites plus; imaginez un ordre de choses où toutes les convenances particulières soient observées, où toutes les destinations particulières soient remplies: vous trouverez, je crois, que l'ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n'est pas ainsi que va le monde, mais que ce n'est pas même ainsi qu'il pourrait aller, et qu'une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de l'universalité des choses.
Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J'en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait, n'avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabalistique: elle était pourtant mieux fondée à s'entêter de ses songes, que moi à l'en dissuader. La plupart furent réalisés: il y avait au moins vingt mille à parier contre un, que l'événement ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore; elle mit, et rien alors ne se réalisa.
On n'ignore pas que les hommes sont trompés et par de faux calculs, et par la passion; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement, est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n'a en sa faveur qu'autant d'incidents que le hasard en doit donner?
Moi-même qui assurément ne m'occupais guère de ces sortes de rêves, il m'est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n'eut point de rapport avec l'événement du lendemain: le second en eut un aussi frappant que si l'on eût deviné un nombre sur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange: j'avais vu, dans cet ordre: 7, 39, 72, 81.. Je n'avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l'avais mal discerné, je n'étais pas assuré si c'était 72 ou 70. J'avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Pour cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne; et je mis, 7, 39, 72, 81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire: mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note faite exactement selon l'ordre dans lequel j'avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c'eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70.
Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins beaucoup d'hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour les faire ce qu'ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le délire, en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment l'occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie; elle nie tout ce qu'elle n'explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui n'était point.
Je suis loin d'affirmer, et même de croire positivement, qu'il y ait en effet dans la nature une force qui séduise les hommes, indépendamment du prestige de leurs passions; qu'il existe une chaîne occulte de rapports, soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger, ou sentir d'avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles. Je ne dis pas, cela est: mais n'y a-t-il point quelque témérité à dire, cela n'est pas?[37]
Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode particulier d'organisation, et qu'ils fussent impossibles aux autres hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir des rapports entre l'odeur qu'exhale une plante, et les moyens du bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de l'imagination le sentiment de ces rapports? Ces deux perceptions si étrangères l'une à l'autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour le génie qui peut suivre la chaîne qui les unit? Celui qui abattait les hautes têtes des pavots, savait bien qu'il serait entendu: il savait aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu'ils n'auraient point son secret.
Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d'espérance.
Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage: celui d'attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui n'en a pas d'autre.