Pourquoi donc, ô hommes qui passez aujourd'hui! voulez-vous des certitudes? et jusques à quand faudra-t-il vous affirmer nos rêves pour que votre vanité dise: «Je sais»? Vous êtes moins petits quand vous ignorez. Vous voulez qu'en parlant de la nature, on vous dise comme vos balances et vos chiffres: ceci est, ceci n'est pas. Eh bien, voici un roman: sachez, soyez certains.

Le Nombre... Nos dictionnaires définissent le nombre une collection d'unités: en sorte que l'unité qui est le principe de tous les nombres, devient étrangère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre langue n'ait pas un mot qui comprenne l'unité, et tous ses produits plus ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le mot nombre veut dire cela: et puisque j'ai un songe à vous conter, je vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous envoyer par le courrier de demain.

Ecoutez: c'est de l'Antiquité; mais elle ne savait pas le calcul des fluxions[39].

Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de toute propriété, de toute agrégation; il est la loi de l'univers organisé.

Sans les lois des nombres, la matière serait une masse informe, indigeste; elle serait le Chaos. La matière arrangée selon ces lois est le Monde. La nécessité de ces lois est le Destin; leur puissance et leurs propriétés sont la Nature: et la conception universelle de ces propriétés est Dieu.

Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hâte; et vous me saurez gré de tant de discrétion, car je pourrais suivre la filiation de toutes les idées cabalistiques et religieuses. Je rapporterais aux nombres les religions du feu; je prouverais que l'idée même de l'Esprit pur est le résultat de certains calculs; je réunirais dans un même enchaînement tout ce qui a pu asservir ou flatter l'imagination humaine. Cet aperçu d'un monde mystérieux ne serait pas sans intérêt; mais il ne vaudrait pas l'odeur numérique exhalée de sept fleurs de jasmin que le souffle de l'air va porter et perdre dans le sable sur votre terrasse de Chessel.

Cependant sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout phénomène est nombre ou proportion. Les formes, l'espace, la durée, sont des effets, des produits du nombre; mais le nombre n'est produit, n'est modifié, n'est perpétué que par lui-même. La musique, c'est-à-dire la science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique elle-même, la musique des sons, source des plus fortes impressions que l'homme puisse éprouver, est fondée sur les nombres.

Si j'étais versé dans l'astrologie, je vous dirais bien d'autres choses; mais enfin toute la vie n'est-elle pas réglée sur les nombres: sans eux, qui saurait l'heure d'un office, d'un enterrement; qui pourrait danser, qui saurait quand il est bon couper les ongles?

L'Unité est assurément le principe, comme l'image de toute unité; et dès lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout achèvement, de la perfection, de l'ensemble. Ainsi tout nombre complexe est un, ainsi toute perception est une, ainsi l'univers est un.