Ces hommes dont les jouissances inconsidérées ou mal choisies, ont perverti les affections, et abruti les sens, ne voient plus, je crois, dans l'amour physique que les grossièretés de leurs habitudes: ils ont perdu le délicieux pressentiment du plaisir. Une nudité les choque, parce qu'il n'y a plus chez eux d'intervalle entre la sensation qu'ils en reçoivent, et l'appétit brut auquel se réduit toute leur volupté. Ce besoin réveillé dans eux, leur plairait encore en rappelant du moins ces plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu'embrasés; mais comme ils n'ont pas conservé la véritable pudeur, ils ont laissé les dégoûts se mêler dans les plaisirs. Comme ils n'ont pas su distinguer ce qui convenait, d'avec ce qui ne convenait pas, même dans l'abandon des sens, ils ont cherché de ces femmes qui corrompent les mœurs, en perdant les manières; et qui sont méprisables, non pas précisément parce qu'elles donnent le plaisir, mais parce qu'elles le dénaturent, parce qu'elles le détruisent en mettant la licence à la place de la liberté. Comme en se permettant ce qui répugne à des sens délicats, et en confondant des choses d'un ordre très différent, ils ont laissé s'échapper les séduisantes illusions; comme leurs imprudences ont été punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur de la volupté avec les incertitudes du désir. Leur imagination n'est plus allumée que par l'habitude: leurs sensations plus indécentes qu'avides, leurs idées plus grossières que voluptueuses, leur mépris pour les femmes, preuve assez claire du mépris qu'ils ont eux-mêmes mérité, tout leur rappelle ce que l'amour a d'odieux, et peut-être ce qu'il a de dangereux. Son charme primitif, sa grâce si puissante sur les âmes pures, tout ce qu'il a d'aimable et d'heureux n'est plus pour eux. Ils sont parvenus à ce point qu'il ne leur faut que des filles pour s'amuser sans retenue, et avec leur dédain habituel; ou des femmes très modestes qui puissent leur en imposer encore quand aucune délicatesse ne les contient plus, et qui, n'étant pas des femmes à leur égard, ne leur donnent point le sentiment importun de ce qu'ils ont perdu.

N'est-il pas visible que si une mise un peu libre leur déplaît, c'est que leur imagination dégradée et leurs sens affaiblis ne peuvent plus être émus que par une sorte de surprise? Ce qui fait leur humeur chagrine, c'est le dépit de ne plus pouvoir sentir dans des occasions ordinaires et faciles. Ils n'ont plus la faculté de voir que les choses qui ont été cachées et qui sont découvertes subitement: comme un homme presque aveugle n'est averti de la présence de la lumière qu'en passant brusquement des ténèbres à une grande clarté.

Quiconque entend quelque chose aux mœurs, trouvera que la femme méprisable est celle qui, scrupuleuse et sévère dans ses habitudes visibles, prépare pendant plusieurs jours de réflexions, le moyen d'en imposer à un mari qui met son honneur ou sa satisfaction à la posséder seul. Elle rit avec son amant; elle plaisante son mari trompé: je mets au-dessus d'elle une courtisane, qui conserve quelque dignité, quelque choix, et surtout quelque loyauté dans ses mœurs trop libres.

Si les hommes étaient seulement sincères; malgré leurs intérêts personnels, leurs oppositions et leurs vices, la Terre serait encore belle.

Si la morale qu'on leur prêche était vraie, conséquente, jamais exagérée; si elle leur montrait la raison des devoirs en conservant leurs justes proportions; si elle ne tendait qu'à leur fin réelle: il ne resterait dans chaque nation autre chose à faire que de contenir une poignée d'hommes, dont la tête mal organisée ne pourrait reconnaître la justice.

On pourrait mettre ces esprits de travers avec les imbéciles et les maniaques: le nombre des premiers ne serait pas grand. Il est peu d'hommes qui ne soient pas susceptibles de raison; mais beaucoup ne savent où trouver la vérité parmi ces erreurs publiques qui affectent de porter son nom; si même ils la rencontrent, ils ne savent comment la reconnaître à cause de la manière gauche, rebutante et fausse dont on la présente.

Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimériques, l'incertitude absorbent notre temps, et nos facultés, et nos volontés; comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires empêchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et ceux qui auraient un but invariable.

Quand il n'y a plus de principe dans le cœur, on est bien scrupuleux sur les apparences publiques et sur les devoirs d'opinion: cette sévérité déplacée est un témoignage peu suspect des reproches intérieurs. «En réfléchissant, dit J.-J., à la folie de nos maximes qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.»

Peut-être est-ce un avantage d'avoir peu joui: il est bien difficile que des plaisirs tant répétés, le soient toujours sans mélange et sans satiété. Ainsi altérés ou seulement affaiblis par l'habitude qui dissipe les illusions, ils ne donnent plus cette surprise qui avertit d'un bonheur auquel on ne croyait pas, ou qu'on n'attendait pas: ils ne portent plus l'imagination de l'homme au-delà de ce qu'il concevait: ils ne l'élèvent plus par une progression dont le dernier terme est devenu trop connu: l'espérance rebutée l'abandonne à ce sentiment pénible d'une volupté qui s'échappe, à ce sentiment du retour qui, si souvent, est venu la refroidir. On se souvient trop qu'il n'y a rien au-delà; et ce bonheur jadis tant imaginé, tant espéré, tant possédé, n'est plus qu'un amusement d'une heure et le passe-temps de l'indifférence. Des sens épuisés, ou du moins satisfaits, ne s'embrasent plus à une première émotion; la présence d'une femme ne les étonne plus; ses beautés dévoilées ne les agitent plus d'un frémissement universel; la séduisante expression de ses désirs ne donne plus à l'homme qu'elle aime une félicité inattendue. Il sait quelle est la jouissance qu'il obtient; il peut imaginer qu'elle finira; sa volupté n'a plus rien de surnaturel: celle qu'il possède n'est plus qu'une femme; et lui-même a tout perdu, il ne sait plus aimer qu'avec les facultés d'un homme.

Il est bien l'heure de finir; le jour commence. Si vous êtes revenu hier à Chessel, vous allez, en ce moment, visiter vos fruits. Pour moi qui n'ai rien de semblable à faire, et qui suis très peu touché d'un beau matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je ne suis point fâché quand le jour paraît, d'avoir encore une nuit tout entière à passer, afin d'arriver sans peine à l'après-midi dont je me soucie peu.