Il est donc essentiel que la loi soit générale; celle des cas particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux circonstances: c'est une liberté que l'on conserve, parce qu'on n'a pu tout prévoir, et parce qu'il faut se soumettre à ses propres lois seulement de la même manière que notre nature nous a soumis à celles de la nécessité. Nos affections doivent avoir de l'indépendance, mais une indépendance contenue dans des limites qu'elle ne puisse passer. Elles sont semblables aux mouvements du corps qui n'ont point de grâce s'ils sont gênés, contraints, et trop uniformes; mais qui manquent de décence comme d'utilité, s'ils sont brusques, irréguliers ou involontaires.
C'est un excès dans l'ordre même que de prétendre nuancer parfaitement, modérer, régler ses jouissances, et les ménager avec la plus sévère économie, pour les rendre durables et même perpétuelles. Cette régularité absolue est trop rarement possible: le plaisir nous séduit, il nous emporte, comme la tristesse nous retient et nous enchaîne. Nous vivons au milieu des songes; et de tous nos songes, l'ordre parfait pourrait bien être le moins naturel.
Ce que j'ai peine à me figurer, c'est comment on cherche l'ivresse des boissons quand on a celle des choses. N'est-ce pas le besoin d'être ému qui fait nos passions? Quand nous sommes agités par elles, que pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n'est un repos qui suspende leur action immodérée?
Apparemment l'homme chargé de grandes choses, cherche aussi dans le vin l'oubli, le calme, et non pas l'énergie. C'est ainsi que le café en m'agitant, rend quelquefois le sommeil à ma tête fatiguée d'une autre agitation. Ce n'est pas ordinairement le besoin des impressions énergiques qui entraîne les âmes fortes aux excès des vins ou des liqueurs. Une âme forte, occupée de grandes choses, trouve dans leur habitude une activité plus digne d'elle en les gouvernant selon l'ordre. Le vin ne peut que la reposer. Autrement pourquoi tant de héros de l'histoire? pourquoi tant de gouvernants? pourquoi des maîtres du monde auraient-ils bu? C'était, chez plusieurs peuples, un honneur de beaucoup boire: mais des hommes extraordinaires ont fait de même dans des temps où l'on ne mettait à cela aucune gloire. Je laisse donc tous ceux que l'opinion entraîna, et tous ceux des gouvernants qui furent des hommes très ordinaires: il reste quelques hommes forts et occupés de choses utiles, ceux-là n'ont pu chercher dans le vin que le repos d'une tête surchargée de ces soins dont l'habitude atténue l'importance, mais sans la détruire, puisqu'il n'y a rien au-delà.
LETTRE LXV
Saint-Saphorin, 14 juillet, VIII.
Soyez assuré que votre manière de penser ne sera pas combattue: si j'avais assez de faiblesse pour qu'il me fût un jour nécessaire en ceci d'être ramené à la raison, je retrouverais votre lettre. J'aurais d'autant plus de honte de moi, que j'aurais bien changé, car maintenant je pense absolument comme vous. Jusque-là, si elle est inutile sous ce rapport, elle ne m'en satisfait pas moins. Elle est pleine de cette sollicitude de la vraie amitié qui fait redouter par-dessus toutes choses, que l'homme en qui on a mis une partie de soi-même, se laisse aller à cesser d'être homme de bien.
Non, je n'oublierai jamais que l'argent est un des plus grands moyens de l'homme, et que c'est par son usage qu'il se montre ce qu'il est. Le mieux possible nous est rarement permis: je veux dire que les convenances sont si opposées, qu'on ne peut presque jamais faire bien sous tous les rapports. Je crois que c'en est une essentielle de vivre avec une certaine décence, et d'établir dans sa maison des habitudes commodes, une manière réglée. Mais, passé cela, l'on ne saurait excuser un homme raisonnable d'employer à des superfluités ce qui lui permet de faire tant de choses meilleures.
Personne ne sait que je veux me fixer ici: cependant je fais faire à Lausanne et à Vevay, quelques meubles et diverses autres choses. On a pensé apparemment que j'étais en état de sacrifier une somme un peu forte aux caprices d'un séjour momentané: on aura cru que j'allais prendre une maison seulement pour passer l'été. Voilà comment on a trouvé que je faisais de la dépense; et comment j'ai obtenu beaucoup de respects, quoique j'eusse le malheur d'avoir la tête un peu dérangée.
Ceux qui ont à louer des maisons de quelque apparence ne m'abordent pas comme un homme ordinaire: et moi, je suis tenté de rendre ces mêmes hommages à mes louis quand je songe que voilà déjà un heureux. Hantz me donne de l'espérance, si celui-là est satisfait sans que j'y aie pensé, d'autres le seront peut-être à présent que je puis quelque chose. Le dénuement, la gêne, l'incertitude lient les mains dans les choses mêmes que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien: on ne peut avoir aucun projet suivi. On est au milieu d'hommes que la misère accable, on a quelque aisance extérieure, et cependant on ne peut rien faire pour eux; on ne peut même leur faire connaître cette impuissance, afin que du moins ils ne soient pas indignés. Où est celui qui songe à la fécondité de l'argent? Les hommes le perdent comme ils dissipent leurs forces, leur santé, leurs ans. Il est si aisé de l'entasser ou de le prodiguer: si difficile de l'employer bien!