Voilà comme il faudrait vivre: voilà comme j'aimerais à faire, surtout si j'avais un revenu considérable. Mais vous savez quelle chimère je nourris dans ma pensée. Je n'y crois pas, et pourtant je ne saurais m'y refuser. Le sort qui ne m'a donné ni femme, ni enfants, ni patrie; je ne sais quelle inquiétude qui m'a isolé, qui m'a toujours empêché de prendre un rôle sur la scène du monde, ainsi que font les autres hommes; ma destinée enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l'attente et ne me permet pas d'en sortir; elle ne dispose point de moi, mais elle m'empêche d'en disposer moi-même. Il semble qu'il y ait une force qui me retienne et me prépare en secret, que mon existence ait une fin terrestre encore inconnue, et que je sois réservé pour une chose que je ne saurais soupçonner. C'est une illusion peut-être: cependant je ne puis volontairement détruire ce que je crois pressentir, ce que le temps peut me réserver.
A la vérité je pourrais m'arranger ici à peu près de la manière dont je parle; j'aurais un objet insuffisant, mais du moins certain; et voyant à quoi je dois m'attacher, je m'efforcerais d'occuper à ces soins journaliers l'inquiétude qui me presse. En faisant dans un cercle étroit, le bien de quelques hommes, je parviendrais à oublier combien je suis inutile aux hommes. Peut-être même prendrais-je ce parti, si je ne me trouvais pas dans un isolement qui ne m'y offrirait point de douceur intérieure; si j'avais un enfant que je formerais, que je suivrais dans les détails: si j'avais une femme qui aimât les soins d'un ménage bien conduit, à qui il fût naturel d'entrer dans mes vues, qui pût trouver des plaisirs dans l'intimité domestique, et jouir comme moi de toutes ces choses qui n'ont de prix que celui d'une simplicité volontaire.
Bientôt il me suffirait de suivre l'ordre dans les choses de la vie privée. Le vallon ignoré serait pour moi la seule terre humaine. On n'y souffrirait plus, et je deviendrais content. Puisque dans quelques années je serai un peu de poussière que les vers auront abandonné, j'en viendrais à ce point de regarder comme un monument assez grand la fontaine dont j'aurais amené les eaux intarissables; et ce serait assez pour l'emploi de mes jours que dix familles trouvassent mon existence utile.
Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicité des montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les habitudes de l'opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin; au lieu de boiseries vernies, j'aurais des murs de sapin; mes meubles ne seraient point d'acajou, ils seraient de chêne ou de sapin. Je me plairais à voir arranger les châtaignes sous la cendre, au foyer de la cuisine; comme j'aime à être assis sur un meuble élégant à vingt pieds de distance d'un feu de salon, à la lumière de quarante bougies.
Mais je suis seul; et outre cette raison, j'en ai d'autres encore de faire différemment. Si je savais qui partagera ma manière de vivre, je saurais selon quels besoins et quels goûts il faut que je la dispose. Si je pouvais être assez utile dans ma vie domestique, je verrais à borner là toute considération de l'avenir: mais dans l'ignorance où je suis de ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-même, je ne veux point rompre des rapports qui peuvent devenir nécessaires, et je ne puis non plus adopter des habitudes trop particulières. Je vais donc m'arranger selon les lieux, mais d'une manière qui n'écarte de moi personne de ceux dont on peut dire: c'est un des nôtres.
Je ne possède pas un bien considérable; et ce n'est point d'ailleurs dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxe déplacé. Ces lieux-là permettent la simplicité que j'aime. Ce n'est pas que les excès y soient ignorés, non plus que les besoins d'opinion. L'on ne peut pas dire précisément que le pays soit simple, mais il convient à la simplicité. L'aisance y semble plus douce qu'ailleurs, et le luxe moins séduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules. Il n'y faut pas aller vivre, si l'on est réduit à très peu; mais si l'on a seulement assez, on y sera mieux qu'ailleurs.
Je vais donc m'y arranger, comme si j'étais à peu près sûr d'y passer ma vie entière. J'y vais établir en tout la manière de vivre que les circonstances m'indiquent. Après que je me serai pourvu des choses nécessaires, il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu clair; mais ce sera suffisant, et j'y serai moins gêné avec cela, qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ou le quadruple dans une grande ville.
LETTRE LXVI
19 juillet, VIII.
Quand on n'aime pas à changer de domestique, on doit être satisfait d'en avoir un dont l'opinion permette à peu près ce qu'on veut. Le mien s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son maître est mal nourri, il se contente de l'être un peu mieux que lui; si dans des lieux où il n'existe point de lits, je passe la nuit tout habillé sur le foin, il s'y place de même sans me faire trop valoir tant de condescendance. Je n'en abuse point, et je viens de faire monter ici un matelas pour lui.