ACTE TROISIÈME.

(Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtes du salon où se fait le festin.)

[Aman vient, accompagné de son épouse Zarès. La tristesse et la colère sont peintes sur son front. Zarès lui conseille de l'éclaircir et de penser à l'honneur que lui fait la reine. Il l'a cent fois dit lui-même:]

Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie;
Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux bonheurs les plus hauts a servi de degré.

Aman. Ô douleur! ô supplice affreux à la pensée!
Ô honte qui jamais ne peut être effacée!
Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains!
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;
Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.
Le traître! il insultait à ma confusion;
Et tout le peuple même, avec dérision
Observant la rougeur qui couvrait mon visage,
De ma chute certaine en tirait le présage.

[Il se plaint amèrement de l'ingratitude du roi auquel il a tout sacrifié, pour lequel il brave la haine et la malédiction des peuples. À cela sa femme lui répond:]

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter?
Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater,
Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême,
Entre nous, avaient ils d'autre objet que vous-même?
Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,
N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?
Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste....
Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.
Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,
Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi.
Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre,
Et sa race toujours fut fatale à la vôtre.
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter.

[Et elle lui conseille de fuir, de regagner le pays où ses aïeux furent jetés jadis par les Juifs victorieux, et de se mettre en sûreté avec sa famille.]

"La mer la plus terrible et la plus orageuse
Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse."

[Cependant le festin est prêt. Hydaspe vient chercher Aman pour l'y conduire.]