D'ordinaire, un déclamateur fleuri ne connaît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique, pour perfectionner les mœurs.
Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses: il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire; il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.
Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer: il pense, il sent, et la parole suit. "Il ne dépend point des paroles, dit Saint Augustin; mais les paroles dépendent de lui." Un homme qui a l'âme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent; ses moindres discours auront des traits originaux, que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots, il va droit à la vérité; il sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son premier point de vue; il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout: elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l'auditoire au point qui décide lui seul de tout.
Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour, en sorte que d'un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un: il se réduit à une seule proposition, mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit, d'un seul coup d'œil, l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée: la proposition est le discours abrégé....
Un ouvrage n'a une véritable unité que quand on ne peut rien en ôter sans couper dans le vif.
Il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout.
Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière; il n'a qu'un goût imparfait et qu'un demi-génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. Quand l'ordre, la justice, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot: c'est ce qu'un déclamateur livré à son imagination et sans science ne peut discerner.
La Bruyère.
Né vers 1640; mort en 1696.
Ce qui constitue un trait de famille entre les grands écrivains du XVIIe siècle, c'est, sous les formes les plus variées, les tendances de leur esprit et l'identité du sujet qu'ils traitent. Ces tendances sont spiritualistes, et ce sujet est l'homme. Philosophes, poëtes, orateurs, historiens, tous ont le même but, la connaissance de l'homme, la vérité par rapport à sa nature, par rapport à son développement moral. Tous l'observent, l'étudient avec plus ou moins de puissance et de pénétration, de sagacité et de finesse.
Un des écrivains les plus remarquables par ces dernières qualités, et un des derniers venus, est Jean de la Bruyère.