Qu'on luy mette en fantasie une honneste curiosité de s'enquerir de toutes choses.... Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du monde: nous sommes tous contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue[12] raccourcie à la longueur de nostre nez.

On demandoit à Socrates d'ou il estoit, il ne respondit pas d'Athenes, mais du monde; luy qui avoit l'imagination plus pleine et plus estendue embrassoit l'univers comme sa ville, jectoit ses cognoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain; non pas comme nous, qui ne regardons que soubs nous. Ce grand monde, que les uns multiplient encores comme especes soubs un genre, c'est le mirouer[13] où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme, je veulx que ce soit le livre de mon escholier.... Après qu'on luy aura apprins ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que logique, physique, géometrie, rhétorique; et la science qu'il choisira, ayant desia[14] le jugement formé, il en viendra bientost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre....

C'est grand cas que les choses en soyent là, en nostre siècle, que la philosophie soit, jusques aux gents d'entendement, un nom vain et fantastique qui se treuve de nul usage et de nul prix, par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et d'un usage renfrogné, sourcilleux et terrible.... L'âme qui loge la philosophie doibt, par sa santé, rendre sain encores le corps: elle doibt faire luire jusques au dehors son repos et son ayse, doibt former à son moule le port exterieur, et l'armer par conséquent d'une gratieuse fierté, d'un maintien actif et alaigre, et d'une contenance contente et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante.... Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l'enfance y a sa leçon comme les aultres âges, pourquoy ne la luy communique l'on? On nous apprend à vivre quand la vie est passée.... Je veulx que la bienseance exterieure, et l'entregent et la disposition de la personne se façonne quand et quand l'âme. Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme....

C'est un bel et grand adgencement sans doubte que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je diray icy une façon d'en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moy mesme: s'en servira qui vouldra. Feu mon père, ayant faict toutes les recherches qu'un homme peult faire, parmy les gens sçavants et d'entendement, d'une forme d'institution exquise... me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France; du tout ignorant de nostre langue, et très versé en la latine.... Il en eut aussi avecques luy deux aultres moindres en sçavoir, pour me suyvre, et soulager le premier: ceulx-cy ne m'entretenoient d'aultre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'etoit une règle inviolable que ny luy mesme, ny ma mère, ni valet, ny chambriere, ne parloient en ma compaignie qu'autant de mots de latin que chascun avoit apprins pour jargonner avec moy. C'est merveille du fruict que chascun y fit.... Quant à moy, j'avoy plus de dix ans avant que j'entendisse non plus de françois ou de perigordin que d'arabesque: et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avois apprins du latin tout aussi pur que mon maistre d'eschole le sçavoit.... Il n'y a tel que d'alleicher l'appétit et l'affection: aultrement on ne faict que des asnes chargez de livres; on leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science; laquelle pour bien faire, il ne fault pas seulement loger chez soy, il la fault espouser.

Essais, chap. xxv.

III.

Calvin.
Né à Noyon en 1509; mort à Genève en 1564.

Jean Calvin joua un grand rôle au XVIe siècle comme réformateur religieux. Un Allemand nommé Wolmar, qui fut son professeur de grec, l'initia aux doctrines de Luther. Il en devint bientôt un des plus zélés partisans et propagateurs, si zélé à la vérité qu'il fut obligé de quitter Paris et la France. Il alla en Italie, en Suisse, à Strasbourg, et se fixa enfin à Genève; il y exerça pendant une vingtaine d'années une autorité presque absolue.

Comme écrivain Calvin représente l'esprit de méthode et de discipline dans la littérature française du XVIe siècle. Son premier écrit est un Commentaire latin, d'un traité de Sénèque sur la Clémence. Il y conseille une excellente doctrine qu'il ne pratique guère.

Le livre qui le place au rang des grands écrivains en prose française est l'Institution Chrétienne. C'est un exposé et une défense habiles de ses doctrines. Il s'y montre théologien, orateur, écrivain consommé. Le style est clair et correct, mais roide et sec. Il a la simplicité, la solidité, et la force; il y manque ce qui manquait à l'homme, la chaleur, l'émotion, et la sensibilité.