C'est lui qui, comme dit Boileau,
..."Le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir."
Avant lui le bon goût, la correction du style, le vrai sentiment poétique avaient pour ainsi dire été l'exception; avec lui c'est la règle.
Son talent se développa tard et eut les qualités mûres et patientes d'un réformateur. Il travaillait lentement; il aimait à être appelé le tyran des mots et des phrases. Il expulsa les mots étrangers que Ronsard avait introduits, biffa la moitié de ses vers, et, quand on lui demanda s'il approuvait les autres, il répondit: "Pas plus que le reste," et il effaça tout.
Les hommes il les traitait avec aussi peu d'aménité que les syllabes. Les femmes seules trouvaient grâce à ses yeux. "Dieu, disait-il, se repentit d'avoir fait l'homme, et il ne s'est jamais repenti d'avoir fait la femme."
Il avait aussi une très-bonne opinion de lui-même, quoique homme, comme l'atteste cette fin d'un sonnet adressé par lui à Louis XIII:
"Tous vous savent louer, mais non également.
Les ouvrages communs vivent quelques années,
Ce que Malherbe écrit dure éternellement."
Quelques unes de ses pièces lyriques sont des chefs-d'œuvre, et peuvent, sans désavantage, être comparées aux belles productions des grands poëtes qui vinrent après lui: telles sont l'ode à Louis XIII, l'élégie à du Périer et la paraphrase d'une partie du psaume CXLV.
Malherbe fit pour la langue française ce que son maître Henri IV fit pour la France. L'un établit et maintint l'indépendance du pays, l'autre celle du langage. Lorsque le Béarnais maître de Paris vit défiler devant lui les soldats de l'Espagne, il leur dit: "Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas."
Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard.