Capitaine renard allait de compagnie
Avec son ami bouc des plus haut encornés;
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;
L'autre était passé maître en fait de tromperie.
Le soif les obligea de descendre en un puits;
Là chacun d'eux se désaltère,
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi;
Mets-les contre le mur; le long de ton échine
Je grimperai premièrement;
Puis, sur tes cornes m'élevant,
À l'aide de cette machine
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t'en tirerai,
Par ma barbe, dit l'autre, il est bon, et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue.
Le renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience.
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas à la légère
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors,
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts;
Car pour moi j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.
(Livre III, Fable 5.)
LE CHAMEAU ET LES BÂTONS FLOTTANTS.
Le premier qui vit un chameau
S'enfuit à cet objet nouveau;
Le second s'approcha; le troisième osa faire
Un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier.
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S'apprivoise avec notre vue,
Quand ce vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,
On avait mis des gens au guet
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s'empêcher de dire
Que c'était un puissant navire.
Quelques moments après l'objet devint brûlot,
Et puis nacelle, et puis ballot,
Enfin bâtons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup, de par le monde,
À qui ceci conviendrait bien;
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
(Livre IV, Fable 9.)
LE RENARD ET LE BUSTE.