»Lui aussi, parut-il, avait une soif intense. Il saisit d'abord le verre laissé plein par le docteur, puis il hésita à le boire, enfin, se décidant, il en avala le contenu.»
Le juge avait laissé parler Ducanif. A ce moment, il l'interrompit pour dire:
—J'ai une observation à vous faire sur un point que je ne comprends pas.
Et le juge présenta son observation:
—Mais, dit-il, puisque votre cuisinière Héloïse en est morte, comment se fait-il que vous ayez bu impunément de ce breuvage empoisonné?
—Pardon! fit Ducanif en souriant, ce n'était pas le breuvage qui était empoisonné, c'était le verre.
Le regard du juge d'instruction étonné paraissant lui demander une plus ample explication, il s'empressa de continuer:
—Au premier temps de mes relations avec Gustave, il lui arriva de me dire, à propos d'un médecin anglais qu'on venait de pendre pour empoisonnement: «C'était un maladroit. C'est par ce qui est resté du breuvage qu'on a, plus tard, analysé, ou parce que le coupable, au moment du crime, n'a pas bu comme ses victimes, que tout se découvre. Moi, je boirais du même breuvage et j'en laisserais dans la fiole, sans avoir rien à craindre. Seulement, au lieu d'empoisonner le liquide, j'empoisonnerais le verre de mon homme en le frottant intérieurement à l'avance d'un toxique mortel.» Voilà ce qu'il m'avait dit, alors qu'il ne songeait pas encore à ma mort.
—D'où vous concluez?
—Que le docteur, en posant les verres sur la table, avait placé devant Héloïse et moi les deux qu'il avait préparés à notre intention. Ce fut le souvenir de ce qu'il m'avait dit jadis qui fit qu'au moment où il retournait au buffet pour y prendre le sirop de groseille, et en l'absence d'Héloïse partie pour remplir la carafe, j'échangeai prestement mon verre contre celui de Gustave qui, sans aucun poison, lui aurait servi à nous donner l'exemple de boire si nous avions le moindrement hésité.