Il y avait deux mois que ce silence durait quand, certain matin, un voyageur, grand bel homme d'une trentaine d'années, se présenta à la Biche-Blanche.

Beau, mais d'une beauté commune, l'arrivant était un solide gaillard à l'œil plein d'audace et d'énergie brutale. La fortune ne devait pas avoir visité ses poches, car sa mise était en piteux état. Une culotte de grosse toile, des guêtres en cuir éraillé et crevassé, et dont bien des boucles étaient remplacées par des ficelles, des souliers usés au possible, une mauvaise veste en ratine et un chapeau à larges bords formaient son costume, couvert d'une épaisse poussière qui attestait une longue marche à pied.

C'était de grand matin, après le départ d'un convoi de rouliers qui s'étaient mis en route à la fraîche. La vaste salle de l'auberge était vide de buveurs. Il ne s'y trouvait que l'époux de Léocadie qui, dans un coin, s'occupait à récurer ses pots et gobelets d'étain.

Il se retourna au bruit de l'énorme gourdin que le voyageur venait de jeter, avec son chapeau, sur une table.

—Un pot de vin, citoyen, et un morceau à manger, demanda le client d'une voix rude.

Bien qu'il se crût le plus bel être de la création, le Saucisson-à-Pattes était appréciateur du mérite des autres.

—Oh! oh! voici un rude gars! pensa-t-il à son premier coup d'œil sur l'arrivant.

Il s'empressa de sortir du buffet un énorme morceau de jambon et un croûton de pain qu'il posa devant le consommateur.

—Je vais tirer le vin à la cave, annonça-t-il; tu l'auras plus frais, citoyen.

Et il s'éloigna en se répétant: