—Si nous allions voir? proposa Meuzelin à ses compagnons.
À cette époque, les magistrats, touchés par la panique générale, n'étaient pas des plus chauds à aller instrumenter aux champs. Tant qu'ils avaient à instruire dans les villes, où ils se sentaient en sûreté, cela marchait de soi; mais il n'était plus de même quand il était question de franchir les murs. L'idée de se montrer aux campagnards, c'est-à-dire d'appeler sur eux la vengeance des malfaiteurs qui, un jour ou l'autre, les guetteraient à leur première sortie de la ville, les faisait reculer. Pour les maintenir en cette salutaire et prudente réserve à aller instruire les crimes aux champs, ils avaient à se citer le sort de quelques-uns de leurs collègues qui, après avoir donné cette rare preuve d'audace, un jour qu'ils avaient été faire une simple promenade hors la ville, avaient été ramassés au pied d'une haie, tués par la balle d'un de ces campagnards, tant bonnaces et naïfs en plein jour, mais qui se transformaient en bandits nocturnes.
Donc, pour leur montrer le cadavre de la femme sans tête, les habitants du village de Monciel avaient envoyé prévenir les magistrats d'Ingrande et d'Angers, mais ils s'attendaient bien à ne pas les voir venir.
Leur surprise fut énorme à la vue de Meuzelin, du lieutenant, de l'échalas et de Fichet, qui se présentaient après avoir laissé Lambert à l'entrée du village, à la garde des chevaux et de la voiture.
—On nous prend pour des gens de justice, souffla Meuzelin à Vasseur.
—Est-ce que nous allons jouer leur rôle? demanda le lieutenant.
—Pourquoi pas? Vous le savez, on s'instruit toujours en voyageant, dit le policier souriant.
Chez Meuzelin, son métier absorbait si bien l'homme qu'il ne pouvait laisser passer cette occasion d'exercer son flair et sa sagacité.
Aussitôt qu'il eut pénétré dans la salle de l'auberge où la foule entourait la table sur laquelle était étendu le corps, l'agent ordonna de sa voix la plus impérieuse:
—Tout le monde dehors, sauf les gens de la maison.