I
Par une matinée de l’hiver dernier, un homme se tenait debout et immobile, au beau milieu de la place de l’Odéon. A terre, devant lui, il avait posé son chapeau à plat sur les bords.
Et il semblait attendre.
Profitons de son immobilité pour exquisser le portrait de cet individu, âgé d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux gris se dressaient en un énorme toupet au-dessus d’une longue face jaune, ravagée par la misère et les privations. Cette tête aurait appelé aussitôt la pitié sans son petit œil vif, joyeux et dénotant cette philosophie qui fait gaiement supporter le malheur.
Il était complétement vêtu de noir, mais, hélas! quel noir! Le temps et l’usage avaient rendu à peu près gris le vieil habit taillé à la mode de 1840, qu’il portait soigneusement boutonné, sans doute pour dissimuler l’absence de linge.
En le voyant grave et raide sous ses haillons noirs, avec un mouchoir qui avait la prétention de jouer, autour de son cou, le rôle d’une cravate blanche, on aurait pu se croire en présence d’un notaire qui a eu des malheurs.
Donc un curieux s’arrêta; à côté de lui en vint un deuxième, puis un troisième et, en dix minutes, le chapeau et son maître furent entourés d’un cercle de commères, de badauds, de soldats qui tous, l’œil sur le couvre-chef leur montrant son dessus pelé, se disaient, fort intrigués:
—Que cache-t-il sous son chapeau?
Deux jeunes gens, l’un brun, l’autre blond, tous deux jolis garçons, s’étaient glissés au premier rang des curieux.