—Oui, erreur, vous dis-je, c’est précisément depuis que j’ai retrouvé la vue que je n’y vois plus.

—Expliquez-moi donc cette particularité, mon cher monsieur Poliveau.

—Sans doute. Autrefois, quand j’étais aveugle, j’allais à tâtons, j’assurais mon pied à chaque pas; l’instinct me guidait; mille remarques m’aidaient à me conduire; bref, j’avais cette sagacité de l’aveugle qui flaire l’obstacle, devine la direction à suivre et le coin à tourner. Tout m’était renseignement; un bruit habituel à droite, une odeur à gauche (un serrurier et un rôtisseur, je suppose), un pavé plus ou moins raboteux, tel trottoir en pente, tel endroit où l’air plus vif m’indiquait un carrefour. Chaque détail se casait dans mon cerveau et me traçait ma route dont je ne déviais plus... Voilà comme j’étais quand je ne voyais pas!... Et je vous prie de croire que je n’ai jamais manqué d’arriver au but fixé... Tenez, par exemple: il a suffi qu’on m’ait guidé deux fois pour me conduire au siége de la Compagnie la Précaution et, toujours, depuis, j’ai été tout seul toucher mon mois de rente viagère.

Après avoir repris haleine, Poliveau continua d’un ton vraiment navré:

—A présent que j’ai retrouvé la vue, c’est tout autre chose. Soit que le jour m’éblouisse, soit manque d’habitude, je dégringole dans les escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je suis perdu à dix pas de chez moi, j’ai failli me faire écraser vingt fois depuis deux jours, je me heurte à chaque angle... La preuve de cela, ne vous l’ai-je pas donnée ce matin en entrant dans votre bureau? j’ai renversé des meubles, éparpillé des papiers, bousculé une dame...

Et, s’interrompant, Mathurin leva les deux mains au ciel, poussa un énorme soupir et lança cette exclamation:

—Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.

Puis, comme s’il croyait n’avoir pas assez prouvé, il ajouta:

—Mais ce guignon ne me suit pas que pour la marche, il préside à tous mes actes. Me fiant à mes yeux, je ne surveille plus mes mouvements. Si je veux prendre un verre, mon coude renverse la carafe... Je m’assieds à côté d’un siége, tous les malheurs, quoi! Quand j’étais aveugle, je procédais doucement: j’avançais la main avec prudence, mes doigts palpaient intelligemment, ils reconnaissaient au toucher entre deux objets pareils de forme, ils se décidaient sur le poids... Ah! ouiche! à présent, le sens du toucher est émoussé, la différence de poids m’échappe... Que dis-je, elle m’échappe... bien mieux encore! elle me trompe. Pas plus tard que ce matin je m’en suis aperçu à déjeuner.

—Est-ce que vos côtelettes vous ont paru être plus légères qu’autrefois? demanda le commissaire en riant.