Sur ce, n’en pouvant dire plus long, car il étranglait, il gagna son bureau en poussant de petits cris rauques et en brandissant, comme une massue, le paquet qui contenait l’habit de M. de la Morpisel, notaire royal.
Nous n’insisterons pas sur l’ahurissement des témoins de cette sortie rageuse.
—C’est un tigre! murmura le coupeur aux ouvriers, quand le patron eut disparu derrière la porte, qu’il avait refermée avec une violence extrême.
Comme, à ce moment, onze heures sonnaient, ouvriers et coupeur, qui, à cause du dimanche, n’avaient qu’une demi-journée de travail, décampèrent au plus vite.
Quant à mademoiselle Paméla, elle avait couru à la cuisine et elle s’était mise à fondre en larmes dans les bras de Gertrude, brave servante qui l’avait élevée.
—Pour sûr, il a été mordu par un chien enragé! disait la cuisinière.
—Il ne m’a jamais parlé de la sorte! balbutiait la jeune fille en sanglotant.
—C’est moi qui ai reçu la première averse quand je lui ai ouvert la porte, ajoutait Gertrude.
Les deux femmes étaient d’autant plus épouvantées qu’elles ne comprenaient rien à cette démence furieuse qui n’avait beuglé d’autre explication que les mots pot-au-feu et bouillon gras. Aussi pleuraient-elles si bien à chaudes larmes que leurs yeux noyés d’eau les empêchaient de voir que les rognons du déjeuner se crispaient sur le gril en petits résidus noirs et qu’un certain ragoût de veau, au lieu de chanter joyeusement au fond de son récipient, gardait ce silence sournois qui, chez les ragoûts, est l’indice qu’ils vous jouent le mauvais tour de s’attacher au fond de la casserole.
A défaut de leurs yeux obscurcis par les pleurs, ce fut le nez qui les prévint de cette catastrophe culinaire annoncée par une odeur de mauvais augure.