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Tanger, 28 avril.—Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres une procession avec musique, tambours et haub2ois. C'était un jeune garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.
Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées soigneusement: les femmes retirées.—L'autre jour querelle des marins qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa savate au nez.
Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer. Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands. Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.
Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.
Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une civilisation plus avancée peut produire.
Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.
[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de la maison moresque: le patio ou cour intérieure et la terrasse: aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir entre elles.» (Corresp., t. I, p. 185.)
[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays: hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a envoyé demander une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur.» (Corresp., t. I, p. 185.)