L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget: ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge, et tu te bats contre ton sentiment.» Mentem mortalia tangunt. Le plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle de proxénète de l'esprit?
Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que, contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la composition et l'exécution littéraire que dans la composition et l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici mécanisme ne veut pas dire ouvrage de la main, mais affaire de métier, dans laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM. les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature, que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition, soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne, et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme une torture dont il faut que je me délivre, mais ce n'est jamais un plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent.»... Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète; mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.
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19 juillet.—Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt, s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin, la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers, vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement, pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets. Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux, mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?
[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré par mon atelier que par les distractions du lieu.» (Corresp., t. II, p. 317.)
27 août.—Prêté à Villot[221] cinq dessins: le grand dessin du Vitrail de Taillebourg[222], le Mendiant à la pluie[223], la Fiancée de Lammermoor[224], et deux autres.
Prêté au Musée le tableau des Empereurs turcs.