—Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son compte. A la bonne heure..
—Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec de la pâte de papier; il me semble effectivement que ce sera un dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre avec colle de pâte, terre de pipe, etc.
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Dimanche25 février.—Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec Lamartine.
Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de peu sympathique.
Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est atteinte de noirs, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul. L'âge y est pour quelque chose.
[397] Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire écrivit à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé du maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo, et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts; vous me faites rougir tout en me plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (Corresp., t. II, p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude intitulée: L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix, dans laquelle il réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette forme originale et séduisante dont il avait le secret.
[398] Marchand de tableaux.
[399] J.-B. Antoine Lassus, architecte, né à Paris en 1807, mort en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des édifices religieux de la Seine.