Dimanche 9 novembre.—Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier; je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la reverrai jeudi.
Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie[45]... Elle est déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux moments...
C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été voir Regnier[46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable[47]: admirable chose et incroyable!
—J'ai arrêté cette semaine une composition de Scio et presque celle du Tasse.[48]
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10 novembre.—«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément? Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant. C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins, si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas quelque moyen?.....»
Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.
Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.
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Même jour.—«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer. N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries, bien tristement (dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc.) et chèrement méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...