17 décembre.—«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier. Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité, tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu et tendre attachement.»

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22 ou 23 décembre, mardi, à minuit.—Je rentre chez moi dans des sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut, pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture d'un lâche.

—Je vais demain chez Leblond[49], le soir. J'aime bien ces soirées et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.

—J'ai été en soirée chez Perpignan[50], samedi dernier. Thé à l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...

—Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.

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Mardi 30 décembre.—Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque tous italiens, parmi lesquels est le Marcus Sextus de M. Guérin; nous nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire, peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et par-dessus tout un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque effacés par le temps sont empreints de majesté!

J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles productions! J'ai repris ce soir mon Dante; je ne suis pas né décidément pour faire des tableaux à la mode.