Vendredi 17 mai.—Travaillé ce matin à la femme qui se peigne.

—Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en contournant la forêt par l'allée qui en fait le tour.

J'ai vu là le combat d'une mouche d'une espèce particulière et d'une araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son dos et lui portant des coups furieux; après une courte résistance, l'araignée a expiré sous ses atteintes; la mouche, après l'avoir sucée, s'est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à travers les herbes, les obstacles, etc. J'ai assisté avec une espèce d'émotion à ce petit duel homérique. J'étais le Jupiter contemplant le combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice distributive dans la victoire de la mouche sur l'araignée, il y a si longtemps que l'on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire, très longue, avec des marques rouges sous le corps.

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Samedi 18 mai.—Le matin, travaillé à la Femme qui se peigne, que je suis en train de gâter probablement, puis au Michel-Ange.

—Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J'avais un plaisir infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si verte, si fraîche. Je l'ai fait reposer longtemps, et elle est revenue sans accident. Nous avons été jusqu'au Chêne d'Antain. En parcourant le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement: «Comment! ne vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu digne de vous? Quoi! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci à habiter, à embellir?» Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans des meubles splendides, qu'il devait aux bontés de Catherine.

Au reste, j'aime la médiocrité; j'ai le faste et l'étalage en horreur; j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est tout neuf ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets qui sont à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été, et de ce qui a été avec eux.

Ai-je l'âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient d'abattre une partie du logement qu'il avait, pour construire un affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici? Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru[499], il s'est hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison; il aime mieux ces pierres toutes neuves qu'il a tirées de la carrière... La vieille d'Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer.

Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille. Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la maison et ont imaginé d'y ajouter des ornements qui la rendent ridicule et lui ôtent tout caractère et toute proportion.