Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup d'œil.

Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis, l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.


[49] Frédéric Leblond fut un des intimes de Delacroix. Il était assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée dans l'Artiste, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature, si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous, voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?» (L'Artiste, 1864, p. 121.)

[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors: «Vous en promettez, vous en annoncez à Perpignan, qui n'est qu'un profane, qu'un Welche en peinture», et dans une autre lettre au même Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand vandale et un homme sans cérémonie.» (Corresp., t. I, p. 71 et 80.)

[51] Dans sa Correspondance, Delacroix parle à maintes reprises de la Saint-Sylvestre, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse, était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de Saint-Sylvestre!» (Corresp., t. I, p. 54.)

[52] Lelièvre, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V. CHESNEAU, Peintres et sculpteurs romantiques, p. 81.)