Mardi 27.—Discussions intéressantes sur le génie et les hommes extraordinaires chez Leblond.
Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même, cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: elles sont pour les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème, et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre production sur un sujet qui me convient.
—A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la fin.—Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez Leblond ensemble.
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Mercredi 28 avril.—Toute la journée, non en train et insipide mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au jour à l'atelier!
—Travaillé à l'enfant.
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Jeudi 29 avril.—La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.
Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable, puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois sublimes qui ne sont point à leur portée.