L'antique ne surprend jamais, ne montre jamais le côté gigantesque et outré; on se trouve comme de plain-pied avec ces admirables créations; la réflexion seule les grandit et les place à leur incomparable élévation. Michel-Ange étonne[153] et porte dans l'âme un sentiment de trouble qui est une manière d'admiration, mais on ne tarde pas à s'apercevoir de disparates choquants, qui sont le fruit d'un travail trop hâté, soit à cause de la fougue avec laquelle l'artiste a entrepris son ouvrage, soit à cause de la fatigue qui a dû le saisir à la fin d'un travail impossible à compléter; cette dernière cause est évidente. Quand les historiens ne nous diraient pas qu'il se dégoûtait presque toujours en finissant, par l'impossibilité de rendre ses sublimes idées, on voit clairement, à des parties laissées à l'état d ébauche, à des pieds enfoncés dans le socle et où la matière manque, que le vice de l'ouvrage vient plutôt de la manière de concevoir et d'exécuter que de l'exigence extraordinaire d'un génie fait pour atteindre plus haut, et qui s'arrête sans se contenter. Il est plus que probable que sa conception était vague, et qu'il comptait trop sur l'inspiration du moment pour les développements de sa pensée, et s'il s'est souvent arrêté avec découragement, c'est qu'effectivement il ne pouvait faire davantage.
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Mardi 10 mai.—Les matins, je me débats avec Poussin... Tantôt je veux envoyer tout promener, tantôt je m'y reprends avec une espèce de feu. Cette matinée n'a pas été trop mauvaise pour le pauvre article.
Après avoir commencé à disposer clairement sur de grandes feuilles de papier, et en séparant les alinéas, les objets principaux que j'ai à traiter, je suis sorti vers midi, enchanté de moi-même et de mon courage à monter à l'assaut de mon article.
La forêt m'a ravi: le soleil se montrait, il était tiède et non pas brûlant; il s'exhalait des herbes, des mousses, dans les clairières où j'entrais, une odeur délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier presque perdu, environ au coin du mur du marquis; je désirais trouver là une communication entre cette partie et l'allée qui remonte de la route pour rejoindre celle qui va au chêne Prieur: j'ai livré bataille aux ronces, aux arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et je n'ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je suis retourné par un sentier plus facile, mais très couvert, à travers la partie de bois qui dépend, je crois, de la maison du marquis.
En retournant, je me suis assis le long des murs de son enclos, mais sur la partie qui mène à l'entrée de la forêt, et j'ai fait un croquis d'un chêne, pour me rendre compte de la distribution des branches.
Je me suis mis à lire le journal en rentrant. La littérature a eu le dessous, mais, au demeurant, je ne m'ennuie pas, c'est l'essentiel.
Vers quatre heures, au lieu de sortir, j'ai fait le vitrier, et j'ai peint une vieille glace.
Le soir, promenade vers Soisy. Descendu par une ruelle qui m'a conduit dans des endroits très solitaires et assez attrayants; j'ai fait amitié à un chat angora charmant qui me suivait et qui s'est laissé caresser.