Vers trois heures, j'ai fait une promenade à travers le village, pour aller à l'autre extrémité; je comptais, en passant, voir le maire et acheter des cigares; je n'ai eu de succès que dans cette dernière tentative; mais j'ai fait en chemin toutes sortes de rencontres, qui m'ont donné de l'ennui, parce qu'elles me présagent la fin de la tranquillité dont je jouis. Toute la maison Barbier va venir demain, et s'installer pour deux jours; Mme Villot peut-être demain... Que le ciel les conduise!
—L'entrée de la forêt, celle que je prenais quand j'étais dans mon premier logement, m'a paru charmante, surtout l'allée qui conduit au chêne d'Antain. Les coupes qu'on a faites à droite et à gauche, et qui vont s'étendre encore, malheureusement, donnent des aspects qui varient toute cette partie.
Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au bord de l'eau, en allant vers le pont. J'étais ravi de la grandeur et de l'aspect paisible de cette eau: jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Du côté du couchant, elle rappelait tout à fait les teintes à la Ziem... Quelques tours encore dans le jardin, par un petit clair de lune, qui se confondait avec le jour finissant.
J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques instants de bonheur. Les sentiments mélancoliques qu'inspire le spectacle de la nature m'ont paru, plus que jamais, au bord de cette rivière, une nécessité de notre être. Ce sentiment mal défini, que chaque homme peut-être a cru lui être particulier, s'est trouvé avoir un écho chez tous les êtres sensibles. Les modernes n'ont eu que le tort de lui faire tenir trop de place dans leurs compositions; aussi les poètes des contrées du Nord, les Anglais particulièrement, sont-ils les pères du genre. Tout porte à la rêverie chez eux: les mœurs plus recueillies, et la nature plus sévère dans son aspect.
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Dimanche 15 mai.—Barbier et sa femme venu pour faire divers travaux.
Mauvaise journée.
Promenade dans la forêt vers dix heures et prolongée sous l'impression d'idées désagréables. Rentré au milieu du sens dessus dessous que ce brave homme a occasionné dans la maison pour ses travaux; j'ai fait le vitrier et j'ai achevé de mastiquer la glace.
J'ai eu pourtant des moments de plaisir à continuer la lecture de l'aventure de la femme arabe délivrée au milieu de la traite des nègres, de la Revue britannique.
J'ai commencé aussi et continué, en dînant dans l'atelier, l'article sur Charles-Quint dans le cloître[154]; je suis très impressionné par chaque chose intéressante qu'il m'arrive de rencontrer dans les livres. Les grands hommes en déshabillé et étudiés à la loupe, s'ils ne relèvent pas beaucoup la nature humaine dans ses plus nobles échantillons, consolent du moins de leur propre faiblesse les hommes mécontents d'eux-mêmes par trop de modestie, ou par un trop grand désir de la perfection. Ce grand empereur était un gourmand déterminé, et il ressent à tous moments les inconvénients de ce défaut, sans en être corrigé, ni par le sentiment de sa suprême dignité, ni par la faiblesse de son estomac... La goutte, punition ordinaire des gourmands, ne peut mettre un frein à sa sensualité.