[163] Puisque le nom d'Alphonse Karr se trouve ici prononcé, nous pouvons rapporter l'anecdote touchant Delacroix qui est transcrite ans ses Guêpes: «Voici ce qu'on raconte de M. Eugène Delacroix et de l'architecte de la Chambre des députés: M. Delacroix est allé le trouver et lui a dit: Je ne peux pas peindre sur votre plafond. (C'était lors des travaux décoratifs du Palais-Bourbon.) Il ne tient à rien; cela ne durera pas trois ans!—Qu'est-ce que cela vous fait, pourvu qu'on vous paye?... M. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces principes **d'art moderne, et a fait recrépir le plafond à ses frais.»
Nous avons interrogé des personnes dignes de toute confiance sur l'exactitude du fait: il est, paraît-il, absolument authentique.
[164] Ces initiales dissimulent si peu les noms de Pierret et de Riesener, qu'il n'y a, semble-t-il, aucune indiscrétion à les marquer. Nous rappelons à ce propos ce que nous avons dit dans notre Étude sur le sentiment d'amitié chez les hommes supérieurs en général, et chez Delacroix en particulier. (Voir t. I, p. XIII, XIV.)
Mercredi 1er juin.—En ouvrant la fenêtre de l'atelier, le matin, toujours avec ce même temps brumeux, je suis comme enivré de l'odeur qui s'exhale de toute cette verdure trempée de gouttes de pluie et de toutes ces fleurs courbées et ravagées, mais belles encore.
De quels plaisirs n'est pas privé le citadin, le cancre d'employé ou d'avocat, qui ne respire que l'odeur des paperasses ou de la boue de l'infâme Paris! Quelles compensations pour le paysan, pour l'homme des champs! Quel parfum que celui de cette terre mouillée, de ces arbres! Cette forte odeur des bois, qu'elle est pénétrante, et qu'elle réveille aussitôt des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du premier âge et des sentiments qui tiennent au fond de l'âme! O chers endroits où je vous ai vus, chers objets que je ne dois plus revoir, chers événements qui m'avez enchanté et qui êtes évanouis!... Que de fois cette vue de la verdure et cette délicieuse odeur des bois ont réveillé ces souvenirs qui sont l'asile, le saint des saints où on se réfugie, si on peut, sur les ailes de l'âme, pour se tirer du souci de chaque jour! Cette affection qui me console et, seule, me donne ces mouvements du cœur comme autrefois, combien de temps le sort me les laissera-t-il?
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Dimanche 5 juin.—Tous ces jours derniers, à peu près même vie.
Travaillé et presque terminé l'article; sorti ordinairement vers trois heures, deux ou trois fois, entre autres, par l'allée de l'Ermitage: vue ravissante... jardin d'Armide, la verdure nouvelle... Les feuilles, étant à toute leur grandeur, donnent une grâce, une frondaison d'une richesse admirable; le touffu, le rond domine, les troncs garnis de feuilles...
Ce soir, après dîner, sorti par le crépuscule; au lieu d'aller chez les Barbier, promenade sur la route de Soisy. Charmantes étoiles au-dessus des grands peupliers de la route. En allant, fraîcheur délicieuse. La veille, promenade avant dîner avec Jenny. J'étais ravi du plaisir qu'elle avait, toute souffrante qu'elle était.