Mardi 28 juin.—Depuis que je suis de retour de Champrosay, je ne peux plus écrire ici; il m'a fallu employer tous mes moments pour terminer les tableaux que j'avais promis; et depuis samedi 25, je suis retourné travailler à l'Hôtel de ville. J'ai fini, plus promptement que je ne l'aurais cru, le Christ en croix[166] pour Bocquet, la répétition du Christ au tombeau, du Belge[167], pour Thomas, le Christ dormant pendant la tempête pour Grzymala[168].
Je suis sorti aujourd'hui, vers deux heures, de mon travail où j'avais peint pour la première fois au plafond; j'ai été voir la chapelle de Signol[169] à Saint-Eustache: c'est toujours la même chose que ce que font tous les autres. J'ai été ensuite chez Henry, pour la question de l'Institut[170], qui se présente fort mal.
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Mercredi 29 juin.—Musique délicieuse chez l'aimable princesse Marcellini. Le souvenir de la fantaisie de Mozart, morceau grave et touchant au terrible, par moments, et dont le titre est plus léger que ne le comporte le caractère de morceau. Sonate de Beethoven déjà connue, mais admirable. Cela me plaît beaucoup sans doute, surtout à la partie douloureuse de l'imagination. Cet homme est toujours triste. Mozart, qui est moderne aussi, c'est-à-dire qui ne craint pas de toucher au côté mélancolique des choses, comme les hommes de son temps (gaieté française, nécessité de ne s'occuper que de choses attrayantes, bannir de la conversation et des arts tout ce qui attriste et rappelle notre malheureuse condition), Mozart réunit ce qu'il faut de cette pointe de délicieuse tristesse à la sérénité et à l'élégance facile d'un esprit qui a le bonheur de voir aussi les côtés agréables. Je me suis élevé contre leur ami R... qui n'aime pas Cimarosa, qui ne le sent pas, à ce qu'il dit, avec une certaine satisfaction de lui-même. Que Chopin est un autre homme que cela! Voyez, leur ai-je dit, comme il est de son temps, comme il se sert des progrès que les autres ont fait faire à son art! Comme il adore Mozart, et comme il lui ressemble peu! Son ami Kiatkowski lui reprochait souvent quelques réminiscences italiennes, qui sentent, malgré lui, les productions modernes des Bellini, etc... C'est une chose aussi qui me déplaît un peu... Mais quel charme! Quelle nouveauté d'ailleurs!
[165] Le Bourreau des crânes, vaudeville en trois actes, de Lafargue et Siraudin.
[166] Il existe de nombreuses variantes de ce sujet dans l'œuvre du maître. D'après le Catalogue Robaut, il n'y a, se référant à la date du Journal, qu'une «toile—0 m. 74 c. X 0 m. 60 c.—exposée au boulevard des Italiens en 1860. Elle appartenait alors à M. Davin.» M. Robaut ajoute, observation que confirme le Journal du maître: «En cette année 1853, Delacroix ne peint guère que des sujets religieux.»
[167] Delacroix veut parler du comte de Géloës, d'Amsterdam. (Voir Catalogue Robaut, n° 1034.)
[168] Voir Catalogue Robaut, n° 1219.
[169] Émile Signol, peintre, né en 1804, élève de Gros, auteur de Femme adultère. En 1849, il se présenta à l'Institut en même temps que Delacroix, mais il n'a été élu membre de l'Académie des beaux-arts qu'en 1860. Il est mort récemment.