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Jeudi 8 décembre.—J'étais invité à aller chez Mlle Brohan[235], et, après avoir fait ma promenade, par un froid piquant, mais agréable, après laquelle je devais rentrer pour aller la voir, je suis resté à lire le deuxième article de Dumas sur moi, qui me donne une certaine tournure de héros de roman. Il y a dix ans, j'aurais été l'embrasser pour cette amabilité: dans ce temps-là, je m'occupais beaucoup de l'opinion du beau sexe, opinion que je méprise[236] entièrement aujourd'hui, non sans penser quelquefois avec plaisir à ce temps où tout d'elles me paraissait charmant. Aujourd'hui, je ne leur en reconnais qu'un seul, et il n'est plus à mon usage. La raison, plus encore que l'âge, me tourne vers un autre point. Celui-là est le tyran qui domine tout le reste.

Cette Brohan était bien charmante à ses débuts! Quels yeux! quelles dents! quelle fraîcheur! Quand je l'ai revue chez Véron, il y a deux ou trois ans, elle avait perdu beaucoup, mais elle avait encore un certain charme. Elle a beaucoup d'esprit, mais elle court un peu après l'effet. Je me rappelle que ce jour-là, en sortant de table, elle m'embrassa sur ce qu'on lui dit ce que j'étais: je crois qu'il était question de son portrait. Houssaye[237], qui était alors son directeur, non pas celui de sa conscience, car il était en même temps son amant, eut tout le temps du dîner une sombre attitude d'amant jaloux fort comique chez un directeur de spectacle, familiarisé, à ce qu'il semble, avec les mœurs de la partie féminine du troupeau déclamant et chantant, croassant ou beuglant, dont il est le berger.

Je n'y ai pas été ce soir, de peur de rencontrer là trop de ces figures compromettantes, qui me feraient fuir aux antipodes.

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Vendredi 9 décembre.—La forme de lettres serait la meilleure... On passe d'un sujet à l'autre sans transition; on n'est pas forcé à des développements. Une lettre peut être aussi courte et aussi longue qu'on veut.

En revenant de l'Hôtel de ville.—Copie du plafond pour Bonnet[238].—Samson et Dalila[239].—Ovide[240].—Olinde et Sophronie.—Clorinde[241].Herminie et les bergers[242]... et les autres sujets de la Jérusalem.Lion Beugniet[243]. Naufrage id.[244].—Intérieur de Harem (Oran).—Présents de noces (Tanger). Camp mauresque.

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Samedi 10 décembre.—Chez Chabrier ce soir Lefebvre parlait de Jomini. Lire ces deux ouvrages: Napoléon au tribunal d'Alexandre et de César et Grandes opérations militaires. Il loue beaucoup I style de Ségur, dans la campagne de 1812. Lire la bataille de Dresde. Belles choses aussi dans la campagne de France. C'est après cette campagne de Dresde, dans laquelle l'Empereur a été vraiment foudroyant et semblable aux Roland et aux Renaud, tant son coup d'œil ou sa présence enfanta des miracles, c'est après cette bataille, qui devait être décisive, qu'une aile de poulet lui donna une indigestion qui paralysa, avec ses facultés, les mouvements de son armée et amena la défaite de Vandamme.