Les beaux ouvrages ne vieilliraient jamais s'ils n'étaient empreints que d'un sentiment vrai. Le langage des passions, les mouvements du cœur sont toujours les mêmes; ce qui donne inévitablement ce cachet d'ancienneté, lequel finit quelquefois par effacer les plus grandes beautés, ce sont ces moyens d'effet à la portée de tout le monde, qui florissaient au moment où l'ouvrage a été composé; ce sont certains ornements accessoires à l'idée et que la mode consacre, qui font ordinairement le succès de la plupart des ouvrages. Ceux qui, par un prodige bien rare, se sont passés de cet accessoire, n'ont été compris que fort tard et fort difficilement, ou par de générations qui étaient devenues insensibles à ce charmes de convention.

Il y a un moule consacré dans lequel on jette les idées bonnes ou mauvaises, et les plus grands talents, les plus originaux, en portent involontairement la trace. Quelle est la musique qui résiste, après un certain nombre d'années, au caractère de vétusté que lui impriment les cadences, les fioritures qui souvent ont fait sa fortune, à son apparition? Quand l'école moderne d'Italie a substitué des ornements d'un goût qui a semblé nouveau à ceux dont nous avions l'habitude dans la musique de nos pères, cette nouveauté a paru le comble de la distinction; mais cette impression n'a pas duré autant que la mode dans les vêtements et dans les bâtiments. Elle a eu tout au plus assez de puissance pour nous lasser passagèrement des ouvrages anciens, en les faisant paraître vieux; mais ce qui a déjà prodigieusement vieilli, ce sont les ornements, c'est la parure indiscrète qu'un magistique (sic) génie ne dédaignait pas d'ajouter à ses heureuses conceptions et dont la foule des imitateurs a fait la substance même des ouvrages dénués d'invention.

Il faut déplorer ici cette triste condition de certaines inventions qui nous charment dans les esprits originaux. Ces agréments mêmes, ces ornements, ajoutés par la main du génie à des idées expressives et profondes, sont presque une nécessité à laquelle il cède naturellement. Ce sont des intervalles, des repos presque nécessaires, qui reposent l'esprit et le conduisent à de nouvelles idées.

Sur les nouvelles sonorités, les combinaisons de Beethoven: elles sont déjà devenues l'héritage ou plutôt le butin des moindres débutants.

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27 mars.—Premier acte de la Vestale[280] dans la loge de Mme Barbier. J'ai été frappé, à travers la vétusté, d'un souffle original et qui a dû ressortir bien davantage à l'origine. Je ne sais si Cherubini est un plus grand musicien, mais il ne me donne pas cette impression. Il me semble qu'il est le calque des formes qu'il a trouvées établies: ainsi le Requiem de Mozart serait la règle dont il n'est pas sorti.

En sortant, vu deux actes d'Ulysse[281] qui m'a paru encore affaibli. Cette musique mince ne va pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de musique, on est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière; en un mot, c'est un genre bâtard: bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique, et qui certes n'a rien d'antique pour faire chanter des porchers. Mieux aurait valu du plain-chant, puisqu'on était en train d'archaïsme.


[257] Dans l'intervalle du 29 janvier an 6 mars, Delacroix avait fait exécuter par le peintre Andrieu des retouches aux peintures du salon de la Paix à l'Hôtel de ville, ainsi qu'il résulte de cette lettre: «Ayez la bonté de refaire un ciel plus clair, à la Muse par exemple, pas trop uni, mais éclairci de manière à faire bien à la lumière. Faites-en autant à la Minerve et, si vous voulez, à la Vénus. Je ne ferai que perdre ma journée en allant seulement pour cela, que vous pouvez faire parfaitement, et je ne serai pas en train de faire quoi que ce soit avant d'avoir revu aux lumières.» (Corresp., t. II, p. 98.)

[258] Épisode de l'histoire du Hanovre.