Temps incertain. Pendant que ces dames jouaient à un insipide petit jeu de billard sur le perron, j'ai été me mettre sur mon canapé, où j'ai alternativement lu et dormi. Je lisais la Fille du capitaine, traduit de Pouchkine par ce pauvre Viardot; c'est dire que ce n'est pas le genre de traduction que je préfère; ces romans russes se ressemblent tous: ce sont toujours des histoires de petites garnisons sur les frontières de l'Asie. Ces côtés ont tenu une grande place dans l'histoire des Russes, et on voit que les esprits de cette nation y sont sans cesse tournés.

Promenade en bateau avec ces dames et Berryer. Le brave M. de X..., type de jeune mari d'aujourd'hui: il va tout seul en bateau, a sans cesse le cigare à la bouche et ne dit jamais un mot à sa femme ni à personne, si ce n'est pour contredire les timides observations de chacun. Il m'a redressé, avec une superbe aménité et plus d'une fois, sur l'Orient, sur le Maroc, où il a été. Il est possible qu'il connaisse l'Orient, mais il ne connaît pas les femmes: la sienne, qui est la fille de Mme de V..., est très piquante, aussi froide que lui, mais qui le fera probablement passer par des chemins qu'il ne connaît pas, malgré la multitude de ses excursions. Pendant que Batta et la princesse nous jouaient le soir des choses délicieuses, il découpait sans dire mot des morceaux de papier, et il ne s'est pas dérangé une minute de cette occupation.

Sonate de Beethoven entendue la veille, mais surtout une autre, dont je connaissais déjà la partie de piano. Très grand et très rare plaisir.

Au moment de passer à table, Berryer nous contait, à propos de la passion pour les éloges de Chateaubriand et en général des hommes de lettres, que se trouvant un jour chez Michaud[319], il voit arriver M. d'Arlincourt[320], qui venait de faire paraître un de ses fameux ouvrages et qui venait demander à Michaud d'en parler de manière à faire sentir au public tout ce qu'il y avait de profond, de délicat dans cette conception: «Donnez-moi des notes là-dessus», lui dit Michaud; ce que d'Arlincourt ne manqua pas de faire, en apportant une apologie en règle, qui mettait l'ouvrage et l'auteur dans les nues et en étalait avec une complaisance admirable le sublime de l'ouvrage. Le journaliste inséra tout bonnement le volume de d'Arlincourt, tel qu'il était. A quelques jours de là, Berryer, se trouvant encore chez Michaud, voit arriver d'Arlincourt qui vient remercier son ami de l'article aimable qu'il a inséré, l'assurant de sa reconnaissance pour la manière dont il avait apprécié l'ouvrage.

Berryer m'a conté ou plutôt avoué qu'il était un des trois auteurs de la complainte de Fualdès: il avait pour collaborateurs Désaugiers et Catalan ou Castellan[321].

*

25 mai.—Ce jour, sorti d'assez bonne heure et fait le petit croquis de la vue du château du côté du canal et du potager[322].—Promené quelque peu avec M. Hennequin, avant déjeuner; après déjeuner, à la messe pour l'Ascension.

Je parlais, au retour de la messe, à la princesse de la vocation que je me croyais pour être prédicateur: Berryer nous a parlé de la sienne. Hennequin, avant déjeuner, me parlait de sa manière au barreau; d'après ce qu'il m'en a dit, il me semble qu'il me ferait plus d'impression que les autres.

Dans la journée, rejoint le bateau où se trouvaient une partie de ces dames. Revenu en ramant et pris ensuite par le potager. Lu la Fille du capitaine jusqu'au dîner.

Conversation, dans la journée, près du piano, avec la princesse sur le système de Delsarte. Je lui parle de mes idées sur des sujets analogues. Elle préfère son Franchomme à Batta; je lui dis que je suis sur la dernière impression. Ce qu'elle trouve de large, de carré, de précis chez Franchomme, me paraît quelquefois froideur et sécheresse; chez Batta, je m'aperçois moins qu'on racle sur du bois: je ne vois pas tant l'artiste. Franchomme est un peu comme ces peintres qui viennent vous dire: «Voyez comme je suis conforme à l'antique, comme cette main est bien la main que j'avais sous les yeux.» Je lui ai comparé à ce propos la copie de Gérard, qui est dans le salon, avec les tableaux des grands maîtres: à savoir que le détail s'y trouve, mais n'attire pas l'attention aux dépens de l'expression.