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19 juillet.—Andrieu me dit que le temps qu'il faut pour la vigne, c'est le contraire de celui qu'il faut pour le blé: il faut un temps frais et net pour ce dernier; pour la vigne, il faut le temps étouffant, le mistral, le siroco.—Rapporter ceci à ma réflexion sur les malheurs nécessaires.

Non seulement nous voyons cette apparente contradiction dans la nature, qui semble satisfaire ceux-ci aux dépens de ceux-là, mais nous sommes nous-mêmes pleins de contradictions, de fluctuations, de mouvements en sens divers, qui rendent agréable ou détestable la situation où nous sommes et qui ne change pas, tandis que nous changeons. Nous désirons un certain état de bonheur, qui cesse d'en être un, quand nous l'avons obtenu. Cette situation que nous avons désirée est souvent pire, effectivement, que celle où nous nous trouvons.

L'homme est si bizarre qu'il trouve dans le malheur même des sujets de consolation et presque du plaisir, comme celui, par exemple, de se sentir injustement persécuté et d'avoir en soi la conscience d'un mérite supérieur à sa fortune présente; mais il lui arrive bien plus souvent de s'ennuyer dans la prospérité et même de s'y trouver très malheureux. Le berger de La Fontaine, devenu premier ministre, entouré dans son poste élevé de jalousie et d'embûches, devait être et se trouvait à plaindre; il dut éprouver un vif moment de bonheur, quand il reprit ses simples habits de berger et qu'il s'en empara en quelque sorte aux yeux de tous, pour retourner dans les lieux et au milieu de la vie où il goûtait sous ces habits le bonheur le plus vraiment fait pour l'homme, celui d'une vie simple et adonnée au travail.

L'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens réels; il le met presque toujours dans la vanité, dans le sot plaisir d'attirer sur soi les regards et par conséquent l'envie. Mais, dans cette vaine carrière, il n'en atteint point ordinairement l'objet au moment où il se réjouit de se voir sur un théâtre où il attire les regards, il regarde encore plus haut; ses désirs montent à mesure qu'il s'élève, il envie lui-même autant qu'il est envié; quant aux vrais biens, il s'en éloigne toujours davantage: la tranquillité d'esprit, l'indépendance fondée sur des désirs modestes et facilement satisfaits, lui sont interdites. Son temps appartient à tout le monde; il gaspille sa vie dans de sottes occupations. Pourvu qu'il se sente sous l'hermine et sous la moire, pourvu que le vent de la faveur le pousse et le soutienne, il dévore les ennuis d'une charge, il consume sa vie dans les paperasses, il la donne sans regret aux affaires de tout le monde. Être ministre, être président, situations scabreuses[361] qui ne compromettent pas seulement la tranquillité, mais la réputation, qui mettent un caractère à des épreuves difficiles, qui exposent an naufrage, au milieu d'écueils sans cesse renaissants, une conscience peu assurée d'elle-même.

Le plus grand nombre des hommes se compose de malheureux, qui sont privés des choses les plus nécessaires à la vie. La première de toutes les satisfactions serait pour eux la possibilité de se procurer ce qui leur manque; le comble du bonheur, d'y joindre ce degré d'aisance et de superflu qui complète la jouissance des facultés physiques et morales.

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21 juillet.—Dîné aujourd'hui avec Mme de Forget, qui part demain pour Ems. Mme Lavalette lui disait que les saisons n'étaient plus comme autrefois.

Il faut mettre ceci avec les réflexions du mercredi sur les malheurs nécessaires. Je disais dans ces réflexions que tout doit changer et subir des révolutions autour de l'homme, mais que son esprit changeait aussi et voyait les mêmes objets d'un œil différent. À mesure que son corps se modifie par l'âge et les accidents, il ne sent plus de la même manière. La morosité des vieillards est un effet de ce commencement de destruction de leur machine; ils ne trouvent plus de saveur ni d'intérêt dans rien. Il leur semble que c'est la nature qui décline et que les éléments vont se confondre, parce qu'ils ne voient plus, ne sentent plus, qu'ils sont offensés par ce qui autrefois leur plaisait.

Il est des accidents qui dans certains pays sont considérés comme d'affreux malheurs, et qui ne font dans d'autres nulle impression. L'opinion place l'homme même et le déshonore dans les choses les plus diverses. Un Arabe ne peut supporter l'idée qu'un étranger ait aperçu, même fortuitement, le visage de sa femme. Une femme arabe mettra son point d'honneur à se cacher soigneusement: elle relèverait volontiers sa robe en découvrant le reste de son corps pour s'en voiler la tête.