—Hier et avant-hier, fait les deux premières séances sur la Chasse aux lions. Je crois que cela marchera vite.
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2 août.—Mauvaise journée: c'est la troisième sur le grand tableau. Cependant, au demeurant, avancé encore. Travaillé au coin de droite, le cheval, l'homme et la lionne sautant sur la croupe.
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3 août.—Le matin, rendez-vous chez l'abbé Coquant pour lui demander de me laisser travailler le dimanche (à Saint-Sulpice). Impossibilité sur impossibilité. L'Empereur, l'Impératrice, Monseigneur conspirent pour qu'un pauvre peintre comme moi ne commette pas le sacrilège de donner cours, le dimanche comme les autres jours, à des idées qu'il tire du cerveau pour glorifier le Seigneur. J'aimais beaucoup au contraire à travailler de préférence le dimanche dans les églises: la musique des offices m'exaltait beaucoup[366]. J'ai beaucoup fait ainsi à Saint-Denis du Saint-Sacrement.
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4 août.—En sortant du conseil, à l'Instruction publique pour M. Ferret; déjeuné sur la place de l'Hôtel de ville; lu dans l'Indépendance belge un article sur une traduction de l'Enfer, d'un M. Ratisbonne[367]. C'est la première fois qu'un moderne ose dire son avis sur cet illustre barbare. Il dit que ce poème n'est pas un poème, qu'il n'est point ce qu'Aristote appelle une unité c'est-à-dire ayant commencement, milieu et fin; qu'il pourrait y avoir aussi bien dix que vingt, que trente-trois chants; que l'intérêt n'est nulle part: que ce ne sont qu'épisodes cousus les uns aux autres, étincelants par moments par les sauvages peintures de tourments, souvent plus bizarres que frappantes, sans qu'il y ait gradation dans l'horreur que ces épisodes inspirent, sans que l'invention de ces divers supplices ou de ces punitions soit en rapport avec les crimes des damnés. Ce que l'article ne dit pas, c'est que le traducteur gâte encore, par la bizarrerie du langage, ce que ces imaginations ont de singulier; il critique toutefois certaines expressions outrées, tout en approuvant le système de traduire pour ainsi dire mot à mot et de se coller sur son auteur qu'il traduit tercet par tercet et vers par vers.
Comment l'auteur ne serait-il pas tout ce qu'il y a de plus baroque avec cette sotte prétention? Comment joindre à la difficulté de rendre dans une langue si différente par son tour et par son génie, tout imprégnée de notre allure moderne, un vieil auteur à moitié inintelligible, même pour ses compatriotes, concis, elliptique, obscur et s'entendant à peine lui-même? J'estime déjà que traduire en ne l'entendant que comme le plus grand nombre des traducteurs, c'est-à-dire dans un langage humain et acceptable par les hommes à qui on s'adresse, est une œuvre assez difficile: faire passer dans le génie d'une langue, surtout en exposant les idées d'une époque entièrement différente, est un tour de force que je regarde comme presque inutile à tenter. M. Ratisbonne écorche le français et les oreilles, et il ne rend ni l'esprit, ni l'harmonie, ni par conséquent le vrai sens de son poète. Il faut mettre cela avec les traductions de Viardot et autres qui font du français espagnol en traduisant Cervantes, comme on fait ailleurs du français anglais en traduisant Shakespeare.
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5 août.—Que chaque talent original présente dans son cours les mêmes phases que l'art parcourt dans ses évolutions différentes, savoir: timidité et sécheresse au commencement, et largeur ou négligence des détails à la fin.—Le comte Palatiano[368] comparé à mes récentes peintures.