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13 août.—Mannequin chez Lefranc à 350 fr. Savoir s'il en loue et à meilleur compte. Je dirai à Andrieu de s'en informer.
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14 août.—Aller, à mon retour, demander à Ferdinand Denis, rue de l'Ouest, 56, l'ouvrage de Bazin, sur Molière.
L'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours, en 1847, la question suivante: Rechercher quelle influence le progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple. Je trouve ceci dans mon petit agenda de 1847. Je serais curieux de savoir les conclusions qui ont été couronnées par la docte Académie, composée presque exclusivement de ces moralistes que nous connaissons, qui ont fait la révolution de 1830 e celle de 1848; ce prix, proposé avant cette dernière, avait sans doute en vue de glorifier ce progrès et ce goût du bien-être qui n'est que trop naturel, à mon avis, et n'a nul besoin d'être encouragé dans les cœurs, d'où il serait plutôt difficile de le déloger. Le beau chef-d'œuvre de découvrir que l'homme, à tous les degrés de l'échelle, désire être mieux qu'il n'est! Passe encore si on découvrait en même temps un moyen de le rendre satisfait quand il est monté d'un degré ou de plusieurs degrés vers les objets d son ambition.
Cette ambition, malheureusement, est insatiable et il arrive que celui qui, au milieu d'une vie pauvre, entretenait le ressort de son âme en résistant aux malheurs ou à l'embarras, perd le sentiment du devoir au sein d'une situation qu'il améliore facilement et qu'il veut améliorer sans fin. (Au chapitre du labourage à la mécanique, etc., Girardin, etc.)
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17 août.—Parti pour Dieppe à neuf heures du matin. Mille embarras pour s'embarquer, et bonheur délicieux une fois parti.
Je suis à côté d'un grand gaillard qui a l'air d'un Flamand, mais dans une tenue de voyage irréprochable: chapeau de feutre anglais, gants serrés et boutonnés, canne délicieuse. Il lit dédaigneusement un journal et adresse de temps en temps la parole à un homme, en face de lui, proprement vêtu, mais sans recherche, figure assez sérieuse, qui médite de son côté sur le journal et que je prends pour un homme de mérite. Mon gros élégant demande à l'homme de mérite en noir des nouvelles de l'endroit qu'il va habiter. «C'est un trou, dit-il, vous allez périr d'ennui.» Je me dis que c'était un homme difficile à amuser, nouvelle confirmation de sa supériorité.
Après avoir épuisé l'un et l'autre cette lecture qui les empêchait sans doute de jeter les yeux sur toute cette nature au milieu de laquelle nous nous sentions emportés, et dont la vue me remplissait de bonheur, mes deux hommes se mettent à causer. L'homme en noir demande à l'homme en manchettes et à canne ce que devient Un tel, s'il y a longtemps qu'il ne l'a vu. Cet Un tel, c'est un boucher: on raconte en style d'arrière-boutique des anecdotes sur ce boucher. J'apprends alors que le prétendu homme de mérite, savant ou professeur, tient dans un faubourg une boutique de nouveautés, confections, etc. Madame son épouse en tient une petite dans la rue Saint-Honoré; la conversation s'anime sur le calicot, sur des parties de châles et de cretonne... Mes idées s'éclaircissent tout à coup à leur tour. Je retrouve parfaitement dans les traits et dans la carrure de mon bouclier enrichi et mis à la dernière mode un gaillard qui a dû posséder le sang-froid nécessaire pour saigner un veau et détailler de la viande; les plaisanteries de son interlocuteur et l'expression ignoble de ses petits yeux qui disparaissent dans son rire niais sont en harmonie avec les gestes d'un commis habitué à auner de l'étoffe. Je suis moins surpris du peu d'attention qu'ils ont donné au spectacle des champs... Ils nous quittent l'un et l'autre avant Rouen.