À deux heures chez Guérin avec Jenny. J'en suis fort content, et je crois qu'il a l'espoir de faire beaucoup pour elle.

En sortant, vu avec elle le château, qui m'a fort intéressé. La vue de la mer unie comme une glace et dans son immensité, qui réduisait à rien la plage et la ville de Dieppe, m'a causé le plus grand plaisir.

Je voulais le soir rencontrer Chenavard pour le remercier; j'ai rôdé sur la plage inutilement par un temps de brouillard assez malsain et dans un demi-ennui plus malsain encore pour moi.

*

30 août.—Matinée délicieuse. Je suis sorti seul, pendant que la pauvre Jenny prenait médecine par ordonnance de Guérin, et je suis monté derrière le château. Chemin tortueux, petit quinconce de hêtres, sur une montée à la normande. Je me suis établi dans un champ qui venait d'être moissonné, pour faire une vue du château et de toute cette campagne, non pas que la vue fût intéressante, mais pour conserver un souvenir de ce délicieux moment. L'odeur des champs, du blé coupé, le chant des oiseaux, la pureté de l'air, m'ont mis dans un de ces états qui ne peuvent rappeler autre chose que les jeunes années où l'âme s'ouvre si facilement à ces impressions si charmantes que je crois, à l'heure qu'il est, me persuader que je suis heureux du souvenir seul de mon bonheur passé en semblables circonstances.

En redescendant, fait un autre croquis de grands arbres autour d'une ferme, et du chemin, à l'endroit où je m'étais arrêté avec Chenavard.

(Je crois que c'est ce jour-ci que j'ai passé longuement la soirée avec Chenavard.—Michel-Ange, etc. Il m'a parlé de ses relations avec certain vieux conventionnel: Barrère lui écrivant de ne pas le revoir, etc.)

*

31 août.—J'ai voulu renouveler mes sensations d'hier, mais en tournant d'un autre côté; je voulais voir absolument ce que c'était que cette campagne que j'ai en face de mes fenêtres, au delà du Pollet. Je suis monté bravement par la grande route qui mène à Eu, mais le soleil m'a forcé à capituler; j'ai pris à gauche; j'ai vu le cimetière et suis redescendu presque grillé.

Le soir, conversation sans fin avec Chenavard sur la plage et le long des rues. Il m'a parlé de la difficulté que Michel-Ange avait souvent à travailler, et il m'a cité ce mot de lui: Benedetto Varchi[376] lui dit: «Signor Buonarotti, avete il cervello di Giove»; il aurait répondu: «Si vuole il martello di Vulcano per farne uscire qualche cosa.» Il avait brûlé, à une certaine époque, une grande quantité d'études et de croquis, pour ne pas laisser de traces de la peine que lui avaient donnée ses ouvrages qu'il retournait de mille manières, comme un homme qui fait des vers. Il sculptait souvent d'après des dessins; sa sculpture témoigne de ce procédé. Il disait que la bonne sculpture était celle qui ne ressemblait pas à la peinture, et que la bonne peinture, au contraire, était celle qui ressemblait à de la sculpture.