Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien certains perfectionnements prétendus ont nui à la moralité ou même au bien-être. Telle invention, en supprimant ou en diminuant le travail et l'effort, a diminué la dose de patience à endurer les maux et l'énergie pour les surmonter qu'il est donné à notre nature de déployer. Tel autre perfectionnement, en augmentant le luxe et un bien-être apparent, a exercé une influence funeste sur la santé des générations, sur leur valeur physique, et a entraîné également une décadence morale. L'homme emprunte à la nature des poisons, tels que le tabac et l'opium, pour s'en faire des instruments de grossiers plaisirs. Il en est puni par la perte de son énergie et par l'abrutissement. Des nations entières sont devenues des espèces d'ilotes par l'usage immodéré de ces stimulants et par celui des liqueurs fortes.

Arrivées à un certain degré de civilisation, les nations voient s'affaiblir surtout les notions de vertu et de valeur. L'amollissement général, qui est probablement le produit du progrès des jouissances, entraîne une décadence rapide, l'oubli de ce qui était la tradition conservatrice, le point d'honneur national. C'est dans une semblable situation qu'il est difficile de résister à la conquête. Il se trouve toujours quelque peuple affamé à son tour de jouissances, ou tout à fait barbare, ou ayant encore conservé quelque valeur et quelque esprit d'entreprise, pour profiter des dépouilles des peuples dégénérés. Cette catastrophe, facilement prévue, devient quelquefois une sorte de rajeunissement pour le peuple conquis. C'est un orage qui purifie l'air, après l'avoir troublé; de nouveaux germes semblent apportés par cet ouragan dans ce sol épuisé; une nouvelle civilisation va peut-être en sortir, mais il faudra des siècles pour y voir refleurir les arts paisibles destinés à adoucir les mœurs et à les corrompre de nouveau, pour amener ces éternelles alternatives de grandeur et de misère dans lesquelles n'apparaît pas moins la faiblesse de l'homme, aussi bien que la singulière puissance de son génie.

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22 septembre.—Dessiné quelques bateaux qui rentraient et été à la jetée, où la mer était très belle, et où j'ai vu entrer et sortir nombre de barques, un joli yacht anglais, une goélette, etc.

Revenu tard et dormi après déjeuner. Petite aquarelle avant dîner d'un brick anglais et de barques envasées devant le Pollet, en face de mes fenêtres. Après dîner, promené sur la jetée par la mer basse. J'y étais presque toujours seul.

Chez Manceau ensuite. Commérages insipides; envie furieuse de m'en aller. Air charmant de Solié, du Secret[389], chanté par la maîtresse de la maison. Cet air était chanté dans l'opéra par Martin[390].

Cette nuit, je retourne dans ma tête le Cogito, ergo sum, de Descartes.

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23 septembre.—Sur le silence et les arts silencieux.—Le silence impose toujours: les sots eux-mêmes lui emprunteraient souvent un air respectable. Dans les affaires, dans les relations de toute espèce, les hommes assez sages pour l'observer à propos lui doivent beaucoup. Rien n'est plus difficile que cette retenue pour ceux que l'imagination domine, pour les esprits subtils, qui voient facilement toutes les faces des choses et qui résistent avec plus de peine à exprimer ce qui se passe en eux: propositions jetées témérairement, promesses imprudentes faites sans réflexion, mots piquants hasardés sur des personnages plus ou moins dangereux et redoutables, confidences faites par entraînement et souvent au premier venu; l'énumération serait longue des inconvénients et des dangers qui résultent des indiscrétions de toutes sortes.

On n'a qu'à gagner au contraire en écoutant. Ce que vous vouliez dire à votre interlocuteur, vous le savez, vous en êtes plein; ce qu'il a à vous dire, vous l'ignorez sans doute: ou il vous apprendra quelque chose de nouveau pour vous, ou il vous rappellera quelque chose que vous avez oublié.