—Je fais ici d'une manière assez complète cette expérience qu'une liberté trop complète mène à l'ennui. Il faut de la solitude et il faut de la distraction. La rencontre de P..., que je redoutais, m'est devenue une ressource à certains moments. Celle de Mme Sheppard de même pour quelques instants. Sans Dumas et son Balsamo, je reprenais le chemin de Paris, si bien que maintenant ces interruptions à ma solitude sont ce qui me prend le plus de temps, et je suis loin de regretter mes vagues rêveries.

Tout ce qui est grand produit à peu près la même sensation. Qu'est-ce que la mer et son effet sublime? celui d'une énorme quantité d'eau... Hier soir, j'écoutais avec plaisir le clocher de Saint-Jacques qui sonne très tard, et en même temps je voyais dans l'ombre la masse de l'église. Les détails disparaissant, l'objet était plus grand encore; j'éprouvais la sensation du sublime, que l'église vue au grand jour ne me donne nullement, car elle est assez vulgaire. Le modèle exact en petit de la même église serait encore plus loin de faire éprouver ce sentiment. Le vague de l'obscurité ajoute encore beaucoup à l'impression de la mer: c'est ce que je voyais à la jetée pendant la nuit, quand on n'entrevoit qu'à peine les vagues, qui sont tout près, et que le reste se perd dans l'horizon. Saint-Remy me produit beaucoup plus d'effet que Saint-Jacques, qui est cependant d'un meilleur goût, plus ensemble et d'un style continu. La première de ces deux églises est d'un goût bâtard tout à fait semblable à l'église de l'abbaye de Valmont, et qui prêterait beaucoup à la critique des architectes. Saint-Eustache, qui est dans le même cas, quoique plus conséquent dans toutes ses parties, est assurément l'église la plus imposante de Paris. Je suis sûr que Saint-Ouen[91] regratté ne fera plus d'effet; l'obscurité des vitraux et les murs noircis, les toiles d'araignée, la poussière, voilaient les détails et agrandissaient le tout. Les falaises ne font d'effet que par leur masse, et cet effet est immense, surtout quand on y touche, ce qui augmente encore le contraste de cette masse avec les objets qui les avoisinent et avec notre propre petitesse.

*

Lundi 13 septembre.—Comment! sot que tu es, tu t'égosilles à discuter avec des imbéciles, tu argumentes vis-à-vis de la sottise en jupons, pendant une soirée entière, et cela sur Dieu, sur la justice de ce monde, sur le bien et le mal, sur le progrès?

Ce matin, je me lève fatigué, sans haleine... Je ne suis en train de rien, pas même de me reposer. O folie, trois fois folie!... Persuader les hommes! Quel entassement de sottises dans la plupart de ces têtes! Et ils veulent donner de l'éducation à tous les gens nés pour le travail, qui suivent tout bonnement leur sillon, pour en faire à leur tour des idéologues!... Toutes ces réflexions, à propos du dîner chez Mme Sheppard.

Ce matin, trouvé une méduse à la jetée. Ces gens que je rencontre m'empêchent de jouir de la mer. Il est temps de s'en aller... Après déjeuner, j'ai été sur le galet vers les bains. Rentré fatigué, après avoir dessiné, en revenant, à Saint-Remy, les tombeaux. Resté chez moi jusqu'à l'heure de cet affreux dîner...

Ce matin, avant de sortir, écrit à Mme de Forget.

—Agis pour ne pas souffrir. Toutes les fois que tu pourras diminuer ton ennui ou ta souffrance en agissant, agis sans délibérer. Cela semble tout simple au premier coup d'œil. Voici un exemple trivial: je sors de chez moi; mon vêtement me gêne; je continue ma route par paresse de retourner et d'en prendre un autre.

Les exemples sont innombrables. Cette résolution appliquée aux vulgarités de l'existence, comme aux choses importantes, donnerait à l'âme un ressort et un équilibre qui est l'état le plus propre à écarter l'ennui. Sentir qu'on a fait ce qu'il fallait faire vous élève à vos propres yeux. Vous jouissez ensuite, à défaut d'autre sujet de plaisir, de ce premier des plaisirs, être content de soi. La satisfaction de l'homme qui a travaillé et convenablement employé sa journée est immense. Quand je suis dans cet état, je jouis délicieusement ensuite du repos et des moindres délassements. Je peux même, sans le moindre regret, me trouver dans la société des gens les plus ennuyeux. Le souvenir de la tâche que j'ai accomplie me revient et me préserve de l'ennui et de la tristesse.