En même temps, au sommet de la côte, des gens de corvée creusaient les fondations du château et élevaient la terrasse.

—La terrasse aux orangers, dit M. de l'Isle à Buguet, qui frémit d'aise.

On eût dit qu'on avait versé une ruche d'hommes au bord de la Seine. Ils besognaient souvent le torse et les mollets nus, brûlés par le soleil.

Pour les nourrir et abreuver, Nesme, le premier intendant de la marquise de Pompadour, réquisitionna l'aide de toutes les auberges des environs, même celle des cabarets à pots et à assiettes et des simples cabarets à pots et à pintes. En cabriolet, il s'arrêta devant toutes les enseignes flanquées d'un bouchon de lierre.

Jasmin, sur les chantiers, allait d'un groupe à l'autre, rajustait les piquets, excitait au travail, embauchait des apprentis, répétant à tous les ordres de M. de l'Isle. On le voyait escalader ou dévaler les pentes, disparaître dans les bois du haut, où parfois un élagueur, les éperons aux pieds, collé aux arbres comme un grand pic vert, faisait tomber sous ses coups d'herminette, à immense fracas, les têtes trop libres de marronniers ou de hêtres.

A la droite du domaine, les fontainiers creusaient un grand réservoir. Au faîte des terrains M. de l'Assurance surveillait la jetée des fondations du château. Son habit rouge se voyait de loin et attirait l'attention.

Partout cela bruissait et grouillait. Une armée montant à l'assaut n'eût pas été plus animée. Parfois, au milieu du bruit des truelles, des marteaux, des moutons frappant sur les pilotis, un artisan lançait quelque chanson entendue à la barrière des Gobelins.

Jasmin ne se mêlait pas trop à cette plèbe. Martine lui avait été enlevée par Mme de Pompadour et il couchait seul dans une chambre de Brimborion. Il y entendait couler la Seine, et parfois le clair de lune venait le réveiller. Alors il songeait à Mme de Pompadour et à Martine. Elles se trouvaient loin, à Versailles ou à Choisy-le-Roi. Jasmin avait le corps brisé par les travaux de la journée: cette fatigue lui paraissait délicieuse parce que c'était pour la Marquise qu'il avait épuisé ses forces. Il la voyait déjà aux allées du parc, parmi les fontaines. Il croyait surprendre un de ses regards apporté par un rayon de lune, et sa voix dans le murmure du fleuve. Il se levait et, par la lucarne, apercevait la robe rose qui traînait au ciel comme à Boissise, comme partout. Mais un bénitier donné par Martine lui rappelait soudain la douce bonté de sa femme, ses regards de tourterelle, ses soins, sa tendresse. Jasmin se disait que Martine rêvait de lui. Il la revoyait petite, dans le jardin du père Buguet, puis plus grande et déjà amoureuse. Elle croissait et s'attachait comme un lierre.

—Elle m'aime, se disait Buguet, elle m'aime à en mourir si je la trahissais!

Il la plaignait, s'accusait et sanglotait à la fois d'amour et de pitié en songeant aux deux femmes.