L'hiver vint et par ses gelées et ses neiges ralentit les travaux. Jasmin écrivit de longues lettres à sa mère; il faisait l'éloge du Roi et de la Marquise. Il se disait le plus heureux des hommes. Une seule chose le chagrinait: Martine, obligée de suivre sa maîtresse, n'était jamais près de lui. «Cela ne durera qu'un temps, ajoutait-il, le château achevé nous logerons ensemble dans les communs.» Néanmoins il avait parfois l'âme en peine; le dimanche surtout, quand, après la messe, il n'avait à ses côtés ni sa douce femme, ni sa bonne mère, il se sentait sans foyer. Souvent il mettait son repas dans un panier et malgré le froid s'installait sur une terrasse au milieu des pelles et des pioches en repos comme lui. Jasmin racontait à sa mère que Martine était venue de Paris, un matin de décembre, tout exprès pour lui apporter par le coche d'eau une chaude couverture et des mouffles de laine, ainsi que des bas tricotés par elle. «La mignonne suit ton exemple, ma bonne mère; on voit que tu l'as élevée un peu. Elle me soigne comme tu soignais mon père. Ah! si j'étais sûr de l'aimer assez pour être digne d'un si tendre zèle! Aime-t-on jamais assez une telle femme! Toi aussi tu fus la meilleure des mères et je t'ai quittée! Que veux-tu? J'ai l'amour des grandeurs et jamais mon modeste jardin n'aurait pu me donner la joie que je cherchais dans les livres de M. de la Quintinye et que je trouve ici. Mais quand le château sera terminé, j'irai te voir. Je ne regarde jamais la rivière sans songer à toi et sans penser que peut-être tu as aussi regardé l'eau qui passe.» Jasmin disait encore que Martine placerait Tiennette Lampalaire. Il envoyait des compliments à tous ceux de Boissise et demandait quelques nouvelles de ses arbres. La mère Buguet ne sachant pas écrire, c'est Gourbillon qui répondait.
Le printemps de l'an 1749 fut délicieux. La clémence de la nature facilita les travaux. Le château s'éleva: on voyait le rez-de-chaussée, avec six fenêtres de côté et neuf croisées de face, ainsi que l'avait voulu le Roi. Les dépendances s'achevaient déjà, jetant, de chaque côté de la cour royale, deux ailes reliées par des grilles dorées.
Mme de Pompadour vint plus souvent avec Martine. MM. de l'Isle et de l'Assurance étaient heureux de montrer les progrès des bâtisses et des terrasses. Le Roi réapparut. Sous la tente, à l'heure du repas, Jasmin surprit la Pompadour qui sucrait des cerises et les présentait à la bouche de son amant.
Martine arriva bientôt près de Buguet avec un plat d'argent plein de fruits rouges:
—Tiens, voici des cerises que Madame offrit au Roi. Il en reste. Je les ai prises pour toi.
Avec les mêmes gestes gracieux, elle mit devant les lèvres du jardinier les fruits sur lesquels la Marquise avait promené ses jolis doigts.
Quand Martine était partie, Buguet rêvait en regardant le fleuve qui l'avait emportée avec sa maîtresse. Au pied de Bellevue, l'île qu'embrassait la Seine formait du côté de Sèvres un port où les péniches et les allèges s'amarraient. L'autre partie était couverte de troupeaux qui promenaient des taches blanches au milieu du vert irisé des herbes et faisaient de l'îlot une sorte d'arche de Noë.
La Seine était toujours animée. Des bateaux montaient, venant de la mer ou de Rouen et portant à Paris le tribut des marées ou les riches produits de Normandie. A la belle saison une multitude de barques conduisaient un peuple immense aux promenades de Saint-Cloud.
Un jour que Jasmin contemplait ce spectacle, il vit arriver au loin un bateau ponté qui captiva son attention. Il avançait poussé par six rames rouges. Sa proue était dorée. A l'arrière un grand drapeau rose et bleu flottait.
—Mais qu'ai-je donc, se dit le jardinier, à ne pouvoir détourner mes yeux de ce bateau?