Jasmin avait pour mission d'orner les pyramides dans le vestibule d'un blanc de carme où se dressaient les statues de M. Falconnet et M. Adam, qui représentaient la Poésie et la Musique. Il savait par Martine les robes dont la Marquise allait se vêtir. Alors il cueillait des fleurs pour ces toilettes. Les pyramides formaient des colonnes de flammes ou des cônes d'or, des échelles bigarrées ou des autels plus blancs que la Poésie et la Musique. Mme de Pompadour souriait en voyant la couleur de ses atours ainsi répétée.
Les Buguet étaient installés dans une des ailes communes qui entouraient la cour des offices, par où les carrosses entraient avant d'arriver à la cour royale. Leurs lucarnes donnaient sur les boulingrins au milieu desquels, d'un petit bassin rond, fusait un jet d'eau. Plus à droite, c'étaient les jardins du potager avec les murs à espaliers et, derrière, dressant leurs flèches que le vent caressait comme des plumes, s'élevaient en deux salles les peupliers de la Caroline, puis ceux d'Italie. Les Buguet apercevaient aussi la grande allée, couverte d'un tapis de gazon où se dressait la statue de Louis XV par M. Pigalle, et bordée de deux larges chemins ombrés par des tilleuls façonnés en berceaux. C'est par cette allée que Mme de Pompadour, se faisant promener en chaise à porteur, gagnait le mur d'enceinte pour s'enfoncer dans les bois, vers les bruyères de Sèvres.
D'autres fois, au «Cavalier», elle s'habituait à quelque nouveau cheval, et, amazone experte, tournait dans le chemin sablé, autour d'un grand pan de gazon orné d'un cabinet de treillage où Jasmin palissait des volubilis. Mme de Pompadour aimait à se vêtir en rose pour ses exercices d'écuyère et elle rappelait à Buguet son apparition à Sénart. Ou bien, décolletée en carré, des nœuds à la saignée des bras et au creux d'un corset garni de touffes de «soucis-d'hanneton», la Marquise flânant autour des bassins se penchait à leurs bords. Dès qu'elle était partie, Buguet se précipitait: il espérait retrouver par miracle le reflet de la dame, avec ses regards couleur de violette.
Pour plaire au Roi, la Pompadour revêtait les costumes les plus imprévus. Les chroniques disent qu'on la vit en sœur grise. La religieuse eut-elle ce grain de beauté taillé en cœur qu'on appelait «l'équivoque»? A Bellevue, elle apparut en Diane, les pieds nus lacés dans des brodequins roses, les épaules sortant d'une tunique bleue qui flottait sur ses genoux. La déesse, poudrée à frimas, portait un croissant sur le front. Elle lançait des flèches aux ramiers du parc et lorsqu'elle était adroite, le Roi se précipitait pour voir mourir les bêtes transpercées qui tombaient des branches.
Mme de Pompadour se costumait aussi en jardinière, sous un chapeau de paille doublé de ce bleu qui rendait son visage plus céleste. Elle faisait chanter dans ses nœuds toute la gamme des œillets et partait son panier sous le bras, décolletée, la poitrine offerte au soleil, la chevelure riche, la bouche, délicieusement arquée, creusant des fossettes aux joues en une esquisse de sourire. Jasmin la voyait descendre de la terrasse des orangers; elle suivait les chemins qui allaient vers la Seine et parfois se penchait pour cueillir.
Un jour, costumée de la sorte, la Marquise fit appeler Jasmin pour l'aider à tresser une guirlande de roses de Bengale. Ils choisirent celles qui étaient dans tout leur feu. Mme de Pompadour dirigeait la besogne. Le garçon intimidé se piqua les doigts. Lorsque la guirlande fut terminée, la belle jardinière et Jasmin l'attachèrent au socle de la statue de Louis XV. Les fleurs éclatèrent autour du marbre de Gênes comme si l'on eût sacrifié un ange et qu'un peu de sang fût resté. Le souverain vint voir et parut flatté.
—Il y a de fort belles fleurs dans le jardin, dit-il en prenant du tabac d'Espagne.
Quelques semaines plus tard Buguet se rendait à une petite ferme située sur la route des Charbonniers, menant de Paris à Versailles. C'était derrière le parc de Bellevue, vers le bois de Meudon. La métairie dépendait du château. De loin le jardinier aperçut Martine et une autre paysanne. Celle-ci était accroupie auprès d'une vache blanche qu'elle trayait. Jasmin reconnut la Marquise. Il s'embusqua dans un buisson et entendit le bruit de frelon bourdonnant que fait le lait en tombant dans le seau. La Marquise, laissant la vache qui rentra seule à l'étable, se leva et courut vers le parc, suivie par Martine. Elles avaient la même taille, des bonnets clairs, des jupes courtes, les bras nus et des corsages semblables, en étoffe de Jouy. Jasmin se rappela avoir vu Martine dans une robe de Mme d'Étioles; aujourd'hui la Marquise prenait l'allure de la villageoise. Elles allèrent jusqu'au milieu du verger, puis se séparèrent. Jasmin vit le Roi, en habit rouge, à une petite porte pratiquée près du bosquet de la salle des Marronniers. Martine revint sur ses pas. Alors Buguet la saisit au passage, la baisa avec violence sur le cou, à la gorge et l'entraîna, mi-pâmée, vers la ferme où il n'y avait qu'un petit vacher endormi au soleil.
En hiver Mme de Pompadour arrivait dans son traîneau que conduisait un cocher costumé à la moscovite.
Dans le corridor elle jetait ses sabots, ôtait son toquet de fourrure, son manteau de loup-cervier et elle se précipitait vers les bûches du salon que Martine ranimait avec un soufflet en bois de cèdre.