Elle souffla la chandelle. La lune inondait la chambre. A sa clarté Martine parut habillée comme sa maîtresse d'une étoffe lamée d'argent. Elle jeta son bonnet. La nuit la nimba. Alors elle leva le bras, tendit une main à un cavalier invisible et de l'autre souleva légèrement un pan de sa jupe. Elle entama le menuet à la musique des rayons qui frôlaient les arbres du parc.
Jasmin et Martine vécurent ainsi dans un des plus coquets châteaux du monde. Leurs âmes s'étaient assouplies et les plaies qui les faisaient saigner jadis s'effaçaient. Martine n'avait plus de tristesse ni de jalousie. Jasmin n'éprouvait plus de remords. Tous les deux étaient sous le charme de la Marquise.
Mme de Pompadour avait le secret de se faire adorer. D'une nature foncièrement froide, toute de calcul et d'ambition, elle savait pourtant, parmi les grâces et inventions, retenir le Roi: égoïste, volage, ennuyé, hypocrite, il avait besoin d'être charmé et séduit chaque jour. Heureusement, pour suffire à ce qu'elle appelait ce «combat perpétuel», Mme de Pompadour était douée d'un tempérament extraordinaire d'artiste. C'était la plus délicieuse et la plus habile comédienne de son siècle. Si, pour rendre son corps voluptueux—ainsi qu'elle le disait à Mme de Brancas, les hommes mettent beaucoup de prix à certaines choses,—elle usait de philtres d'Orient et de régimes échauffants, qui lui prodiguaient la grimace de l'amour, elle trouvait dans son génie toute la vénusté d'une belle danseuse, la vivacité d'un poète, la raison d'un philosophe; elle chantait mieux que Mlle Fel et, au clavecin, son jeu était suave. Elle savait dire le conte libertin comme la Scheherazade et voulait ôter au souverain jusqu'au souci de l'Etat. De cette agitation, qui torturait la favorite (car elle avait au cœur l'angoisse de la disgrâce et aux lèvres le sourire assuré d'une reine), Mme de Pompadour gardait un désir de plaire et un besoin d'attirer. Pour Louis XV, elle s'était faite caresse, et, pour tous, en dehors des heures de tristesse et de terreur qu'elle cachait, elle restait caresse. Avec les serviteurs elle était douce et savait se montrer d'une familiarité enjouée.
Ce qui ravissait Jasmin, c'est que Mme de Pompadour se plaisait au château. «Je suis comme une enfant de revoir Bellevue», avait-elle dit un jour en arrivant par l'allée des tillots. Là elle se livrait toute à la joie de posséder des vases en céladon et des figurines de Saxe, de cultiver des roses, d'être musicienne, d'écrire des choses flatteuses à ses amis, de lire les livres des futurs Encyclopédistes, quelque impromptu de Gressel, un roman de chevalerie, un manuel de droit public. Elle causait de longues heures avec Boucher ou Marmontel et parfois conviait son ministre Machault pour comploter une alliance avec l'Autriche contre le roi de Prusse qui l'avait appelée «Cotillon IV».
La Pompadour avait converti le Roi aux plaisirs de Bellevue. Fatigué des repas du Grand Couvert, il aimait les soupers fins du joli castel, et se plaisait au bosquet de lilas, sous l'Apollon en marbre de Coustou, à préparer lui-même son café sur une table chantournée. Les King's Charles de la Pompadour, Inès et Mimi, agitaient dans le soleil leurs grelots d'or et parfois s'élançaient furieux vers les moutons qui du verger gagnaient la ménagerie, en agitant par la grande allée leurs oreilles transparentes comme des coquillages et en sautant sur leurs sabots qui imitaient le bruit de la grêle. Louis XV et sa maîtresse menaient à Bellevue une vie que le marquis d'Argenson appelait méchamment «à pot et à rôt», mais qui les distrayait infiniment. Certains après-midi d'été, le roi vidait, à l'ombre des érables de Virginie, quelques flacons de vins de Champagne, dont il raffolait, et qu'on lui apportait de la glacière, puis il faisait la sieste dans la petite grotte, par les ouvertures de laquelle le monarque entrevoyait la cascade et les deux nymphes de Pigalle.
Jasmin et Martine entretenaient avec les autres serviteurs de la Marquise de bonnes relations de camaraderie. Le caractère de Buguet le faisait aimer de l'heyduque aussi bien que du surtoutier, du délivreur et du maître queux. Flipotte avait oublié ses premières préventions contre le jardinier. C'était d'ailleurs une excellente fille, un peu libertine et volage, mais que voulez-vous?
—J'ai un cœur mobile comme le vif argent, avouait-elle.
Flipotte n'était point de ces soubrettes qui feignent des langueurs et des évanouissements comme leurs maîtresses, qui s'imaginent aux antipodes aussitôt qu'elles sont à Grenelle et se croient les plus fines jolivetés des hôtels de leurs patrons. Elle était rustique et gaie, ce qui plaisait à Martine. Cependant elle conservait l'habitude de médire de la Marquise, parlait de cantharides dont usait la favorite pour se rendre plus chaude auprès du roi:
—L'autre fois, elle affirma à Mme du Hausset que Sa Majesté la trouvait un peu macreuse.
—Macreuse? interrogea Jasmin.