—Vite, ou je tombe! s'écria la Marquise.

Jasmin lui prêta son bras. Tandis que Martine accroupie ôtait son soulier dont elle retirait une épine, Jasmin sentit contre lui respirer la Pompadour. Elle était palpitante, et Buguet dut fermer les yeux pour ne pas être tenté d'embrasser à lèvres folles la nuque qui semblait s'offrir.

L'épine enlevée, la Marquise partit rieuse vers un groupe de masques qui agitaient des castagnettes.

On jouait souvent au théâtre de Bellevue. Le spectacle des petits appartements, qui se donnait jadis à Versailles et au sujet duquel Martine avait écrit à Jasmin, lorsqu'elle était son accordée, y fut transporté. Mme de Pompadour devint la principale actrice. On donna l'Impromptu à la Cour de marbre, Zélisca, le Préjugé à la Mode, les Fêtes de Thalie, Vénus et Adonis, le Devin du village. Ces spectacles étaient mêlés de concerts délicieux. Quelques seigneurs y assistaient, un triolet de velours à la garde de leur épée. Jasmin put se glisser un jour et apercevoir Mme de Pompadour dans le rôle de Vénus. Elle avait le corps, les basques et une grande queue d'étoffe bleue, mosaïqués d'argent et elle brillait aux lueurs d'un soleil éclairé de mille bougies. Elle commandait, d'un sourire étoilé de mouches subtiles où Buguet retrouva l'étincelante séduction qui l'avait charmé dans la forêt de Sénart. Autour de la Marquise, les danseuses—des enfants de dix à quatorze ans—travesties en Plaisirs, portaient des jupes de taffetas blanc tamponnées de gaze d'Italie et parées de fleurs artificielles; elles firent songer Buguet aux vingt-huit figurines de Saxe que possédait la favorite et qui représentaient des amours déguisés.

Lorsque Mme de Pompadour chantait, Buguet s'approchait du théâtre. Celui-ci résonnait de l'harmonie du clavecin, des violons, des violoncelles, des bassons, des violes, des flûtes et des hautbois. La voix de la Marquise s'élevait au milieu de ces phrases caressantes. Elle montait vers les étoiles. La voix était souple et chaude comme une fleur au soleil. Aux moments passionnés elle faisait frémir Jasmin. Le parfum des plantes qui dormaient autour de lui dans l'ombre achevaient de l'étourdir et il lui semblait qu'il n'était plus du monde.

Martine, qui assistait depuis Étioles aux études vocales de sa maîtresse, l'imitait à ravir.

Et une nuit d'été que toute la maison était couchée, elle osa mener
Jasmin dans la grotte que la Marquise venait de quitter.

Assise sur les coussins au milieu desquels la favorite, s'accompagnant
sur la mandoline, avait détaillé pour le Roi des airs de Rameau,
Martine, dans l'obscurité voluptueuse, chanta pour Jasmin comme Mme de
Pompadour.

XIII

Cette année-là, en 1755, un jeune domestique nommé Valère Loriot fut admis au château de Bellevue. Il avait quatorze ans, venait de Lille en Flandre et paraissait garder dans ses yeux le bleu du ciel des carillons. François Boucher le trouva joli: «Il semble, dit-il, que Valère a assisté à la naissance de Vénus.» Il le peignit nu, empoignant des tourterelles dans une cage. Une autre fois il le fit poser avec un carquois au dos et le cothurne au pied.