Il conduisit Jasmin vers les serres; un homme y donnait des ordres brefs à des jeunes gars occupés à lever les paillassons qui interceptaient le soleil. Buguet lui fit sa demande que le portier appuya en disant:
—Il sait son métier.
—D'où sors-tu? demanda le maître.
—De Bellevue.
—Je n'ai point de place ici pour les gens qui ont servi chez la catin du Roi. Monsieur le comte me chasserait si je t'embauchais!
Pendant quelques secondes Buguet resta hébété, puis les larmes lui montèrent aux yeux et il s'esquiva comme un voleur, évitant le concierge, qui ne le vit pas sortir.
Cette tentative fut la dernière. A partir de ce jour Buguet s'enferma chez lui. Mais l'ivraie qui avait envahi son jardin étouffait aussi son courage. Il ne s'occupa plus guère que des arbres à fruits.
En août un confiseur de Melun vint chercher ses prunes, qui étaient réputées. En septembre il descendit ses poires fines au marché de Corbeil. Le voyage fut dur, car il faisait du vent et les vaguelettes de Seine se brisaient à l'avant de l'embarcation. A Corbeil, Jasmin regarda au loin, avec amertume, les peupliers qui voilaient Étioles, et son cœur se serra. A la fin d'octobre des marchands enlevèrent ses pommes.
Ils avaient un chaland accoté à la rive. Quand il fut plein ils jetèrent de grandes bâches vertes sur les fruits rouges et blonds et descendirent vers Paris.
Jasmin ne retrouvait plus la force de cultiver des fleurs, sauf pour Martine: quelques violettes en mars, puis des jonquilles ou des bassinets, des croix de Jérusalem et quelques géraniums. Ces plantes ornaient les petits théâtres que Jasmin avait raccoutrés et elles suffirent, avec les fleurs des pommiers et des cerisiers au printemps, puis en automne les flammes des sorbiers et des buissons ardents. D'ailleurs Martine ne sortait jamais sans rapporter un bouquet des champs; elle excellait à découvrir les places mystérieuses où poussent les orchidées sauvages, telles que l'ophris, qui croît en juin sur les coteaux exposés au levant.