—Je veux ce portrait à notre muraille. Nous l'aurons chaque jour devant les yeux.

—Oh! Martine! Cela te ferait souffrir!

—Non! Ce qui peut te consoler ne peut me déplaire. J'aimais aussi la Marquise et de la savoir disparue cela me fait de la peine. Elle était si bonne pour moi. Jamais je ne croirai qu'elle fut cause de nos malheurs.

Quelques jours après l'image ornait la chambre. Jasmin et Martine entretinrent des bouquets de fleurs sous le portrait de leur ancienne maîtresse.

Et la favorite, qui posséda tant de jardins et de parcs splendides, garda, après sa mort, alors qu'elle était oubliée, un parterre que des humbles cultivaient dans un coin de village.

XVI

Depuis des temps éloignés, les Buguet n'avaient cessé d'être la proie du village; leurs cheveux blancs ne faisaient pas cesser les rancunes, que les rustres, avec des méchancetés de bêtes fauves, transmettaient à leurs enfants.

Quand il se rendait le dimanche à l'église, Jasmin entendait toujours les mêmes propos. On lui reprochait la mort de la mère Buguet, la disparition de Tiennette Lampalaire. Personne n'oubliait que le jardinier s'était vu chassé de Bellevue après avoir été le serviteur de la «putain du Roi». Les nouveau-nés, à Boissise, paraissaient téter cette haine avec le lait de leurs mères. Les Règneauciel et les Lampalaire se montraient les plus venimeux et les plus hostiles. Ils menacèrent plusieurs fois les Buguet de mort.

Le curé seul venait chez Jasmin avec un bon sourire. Il consolait, prêchait la résignation. Il était maigre et pâle. On disait qu'il avait bien cent ans. Il trouva pour Buguet quelques travaux dans des cures et des couvents.

De son côté Martine allait coudre à Melun chez des bourgeois. Elle rapportait quelques sols. Mais elle était obligée de revenir au bord de la Seine par des nuits où le vent sifflait. Jasmin allait à sa rencontre et ils rentraient sans espérance de jours meilleurs. En hiver, ils se couchaient tôt pour ne consommer ni huile ni chandelle, et ils ne se nourrissaient souvent que de pain d'orge et d'avoine. Jasmin, le dos voûté, rattachait ses semelles avec des cordes pour peiner dans son jardin et Martine, les traits tirés, la mine creuse, finit, quand elle se rendait à Melun, par ressembler à une vieille pauvresse qui va quêter par les chemins.