—Oui, conclut Jasmin, nous sommes, nous, du peuple gras, comme les ouvriers du premier ordre, ainsi qu'on appelle à Paris les orfèvres et autres fins artisans!

—Gras! s'écria la Buguet d'un air ironique.

—Certes! Le menu peuple se nourrit souvent de pain trempé, d'eau salée et ne mange de chair que le mardi gras, le jour de Pâques, à la fête patronale et lorsqu'on va au pressoir pour le maître!

Le souper fut maussade.

Sa purée de pois ingurgitée, Jasmin posa la chandelle sur la cheminée, attisa le feu et alla prendre dans le vieux bahut deux gros livres. Ils étaient reliés en cuir avec une tranche rouge. Ces bouquins, intitulés: Instructions pour les jardins fruitiers et potagers, par feu M. de La Quintinye, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roy édités à Paris chez Claude Barbin, sur le second, perron de la Sainte Chapelle, avec privilège de Sa Majesté, avaient été donnés au père de Jasmin par un prince. On admirait en tête du premier tome un beau portrait gravé de M. de La Quintinye: avec son rabat de dentelles, son abondante perruque, sa grande figure ovale au nez impérieux, il paraissait vraiment noble. Chaque fois que Jasmin ouvrait le livre il regrettait de ne pas avoir pareil maître: il se voyait avec lui contournant un boulingrin d'herbe verte et courte à la façon anglaise; ils allaient béquiller dans une caisse d'oranger, tracer la ligne d'une avenue ou diriger des pêchers en espalier sur des treillis d'échalas taillés dans l'érable, le long des murs où paradaient des vases de marbre. A défaut du maître, Jasmin se contentait des livres. Il se promenait ravi dans le plan du jardin potager du Roi, à Versailles, errait en idée de la figuerie au parterre de fraises, s'arrêtant sous la voûte où l'on serre les racines, les artichauts et les choux-fleurs pendant l'hiver; il longeait la prunelaye, marquait la place des cerises précoces, des pêches chevreuses.

Alors il tournait les pages et relisait les maximes de jardinage. Il apprenait les manières de soigner depuis les cuisse-madame et les salviatis, qui sont poires d'été, jusqu'aux beurrés, aux bergamotes, qui sont d'automne, et aux ambrettes et bons-chrétiens, qui sont d'hiver.

Curieux de choses plus profondes, Jasmin s'attardait dans le tome deuxième à des discours intitulés: «réflexions sur quelques parties de l'agriculture.» Ils étaient précédés d'une gravure sur cuivre où l'on voyait, dans un parc spacieux agrémenté d'arcades, des jardiniers à longs cheveux et chapeaux de feutre, à longs habits et à longs bas, planter des arbres avec un air cérémonieux qui plaisait à Buguet. Dans le texte M. de La Quintinye dissertait avec autorité sur la botanique, s'occupait de l'origine et de l'action des racines, émettait ses idées sur la nature de la sève, constatant qu'elle devient puante dans l'oignon et l'absinthe, odoriférante dans la jonquille, poison dans l'aconit, contre-poison dans la rhubarbe. Phénomènes déconcertants, si l'on songe que, d'autre part, les figues donnent du lait, les marronniers d'Inde de l'huile, et que les vignes font le vin! Buguet s'émerveillait avec M. de La Quintinye.

Le jardinier était enchanté par le traité de la culture des orangers. Il savait les façons de semer, d'arroser, d'encaisser, et celle de chauffer les serres. Il connaissait les propriétés des petites oranges de Chine et de Portugal, celle des Riche-dépouille et des bigarades. En lisant ces choses, il se rappelait ce qu'il avait entendu dire d'orangers célèbres: à Versailles celui qu'on appelle le grand Bourbon fut saisi avec les meubles du Connétable et vendu. C'était le plus bel arbre qu'il y eût en France et il avait soixante-dix ans. A l'époque de Jasmin il vivait encore, ce qui lui faisait trois siècles. A Fontainebleau on voyait des orangers plus vieux que les carpes aux bagues d'or, et déjà splendides au temps du roi François Ier!

Jasmin rêvait de fleurs aux arômes musqués, aux blancheurs nuptiales, de balles d'or auxquelles il mêlait les cuivres pâles des limons et des citronniers. Il s'étourdissait en pensée avec des parfums et des couleurs, mariait les vermeils aux verts sombres des feuilles, faisait éclater des jaunes. La cervelle en fête, il lui arrivait de chanter à la lueur des oribus, dans l'humble salle où régnait une odeur de lard grillé.

Ce soir-là Jasmin continua sa lecture très tard. Vers dix heures la mère
Buguet alluma sa chandelle et se retira d'un air grognon: