À Uxmal, j'éprouvai dans mes opérations, des difficultés sans nombre: une chaleur terrible, la décomposition des produits chimiques, ainsi que des accidents de toutes sortes faillirent compromettre le succès de mon expédition. Ajoutez à cela des nuits sans sommeil, et vous aurez une idée de ma position.

J'ai dit que je m'étais installé dans le palais des Nonnes, et que j'avais fait ma chambre à coucher de l'un des intérieurs de l'aile sud. Ma première nuit fut charmante; j'avais enlevé les draperies qui masquaient la porte, et les balancements du hamac rendaient la chaleur supportable.

Je dormais seul dans le palais; les Indiens se refusèrent constamment à passer la nuit dans les ruines; l'idée seule leur inspirait une frayeur mortelle. Antonio m'avait supplié d'aller chaque soir coucher à l'hacienda; c'eût été perdre trop de temps, et comme je vis bien où tendait cette manœuvre, je le laissai libre d'aller où il lui plairait, pourvu toutefois qu'au petit jour il se trouvât, lui et les Indiens, à ma disposition. Ils y manquèrent rarement, et le majordome eut la bonté de veiller à ce qu'ils fussent ponctuels. L'un d'eux n'étant arrivé qu'à huit heures reçut, à ce qu'il paraît, et sans que j'y fusse pour rien, une bastonnade des mieux appliquées. Depuis ce jour, il fut exact. J'étais donc seul, et grâce à mes travaux, à peine étendu sur mon hamac, je dormais comme un bienheureux.

Le troisième jour, je perdis à jamais ce doux repos; il y avait eu, vers les quatre heures, un orage épouvantable, accompagné d'une pluie torrentielle; la promenade du soir m'avait été interdite, et je me bornai à prendre quelques notes, assis à la porte de mon logis. La nuit vint, je me roulai sur mon hamac, où je ne tardai pas à m'endormir du sommeil du juste. Mais, hélas! juste, je ne l'étais point, car je m'éveillai soudain en proie à d'atroces douleurs. Un bruit d'ailes remplissait la chambre, et, portant les mains au hasard, je sentis une multitude d'insectes froids et plats de la taille d'un grand cafard. Horreur! une multitude d'entre eux passèrent sur ma figure; je me précipitai pour allumer une bougie, et mes yeux furent frappés du spectacle le plus désolant qui se pût voir.

Dans mon hamac, plus de deux cents de ces affreuses bêtes restaient comme prises au filet; trente, au moins, de ces animaux, que je me hâtai de secouer, restaient encore sur moi; j'avais à la figure, aux mains, sur le corps, des enflures qui me causaient une douleur insupportable.

Une grande quantité, parmi ceux du hamac, étaient gras, rebondis et gonflés du sang qu'ils m'avaient tiré; les murailles étaient couvertes de compagnons de même espèce, qui paraissaient attendre que leurs amis, rassasiés, leur cédassent la place. Comment me défaire de tant d'ennemis?

Je m'armai d'une petite planche et je commençai le massacre. C'était une besogne atroce et dégoûtante à soulever le cœur; le combat dura deux heures, sans pitié, sans merci: j'écrasai tout. Quand je vis la place nettoyée, qu'il n'y eut plus que des cadavres, je fermai hermétiquement la porte et tâchai de me rendormir, deux heures après il fallait recommencer. Ces insectes étaient des piques ou punaises volantes. Le lendemain, je changeai mon domicile, mes ennemis m'y poursuivirent encore, et ma vie ne fut plus qu'un enfer.

Pendant huit jours, j'endurai ce supplice, qui fut bien un des plus atroces de ma vie de voyage. Quinze jours après, je portais encore les marques des piqûres de mes adversaires.

Je me trouvais moins de vigueur pour mon travail, travail où j'usais mes forces par une épouvantable transpiration. Le lecteur s'en rendra compte, quand je lui dirai que je consommais quelque chose comme douze litres de liquide, vin et eau mélangée d'alcool, et que le tout s'évaporait, ce qui constituait un poids de plus de vingt-cinq livres.

Chaque reproduction me coûtait jusqu'à deux ou trois essais; d'autres, parfaitement réussies, se trouvaient perdues par des accidents inattendus et souvent par l'indiscrète curiosité des Indiens, qui, malgré mes défenses expresses, ne pouvaient retirer leurs doigts des clichés terminés que je mettais sécher au dehors. À ce sujet, il m'arriva l'aventure suivante qui faillit compromettre ma réussite dans la reproduction du plus beau de ces palais, la maison du Gouverneur. Je l'avais réservé pour le dernier, afin de pouvoir lui donner tous mes soins. Comme le palais s'élève sur une pyramide, il m'avait fallu construire sur l'esplanade qui le précède un cube en pierre sèche de douze pieds de hauteur, afin d'établir mon instrument au niveau de l'édifice. Mon cabinet noir, installé dans la grande salle du milieu, c'est-à-dire à quatre-vingts mètres du lieu d'exposition, m'avait forcé d'ajouter un drap mouillé à tous mes engins; j'en enveloppais le châssis, afin que, pendant le temps prolongé de l'exposition et des allées et venues, la couche de collodion ne séchât point.